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La part du maître

 

… Cette part engendre bien des préoccupations dans l'esprit et le comportement du maître

"Devra-t-il, lorsqu'il constate un rejet inconscient des enfants, essayer de motiver davantage pour maintenir les structures établies et inscrites dans une marche régulière des diverses activités de la classe, ou remettre en cause la technique?

Devra-t-il, face à un problème dont il entrevoit les solutions, proposer ces solutions aux enfants, ou devra-t-il essayer d'amener les enfants à une prise de conscience du problème et de leurs désirs non formulés, mais apparaissant nettement dans leurs réactions conscientes ou inconscientes, ou devra-t-il attendre cette prise de conscience?

Autant de questions qui montrent que la part du maître n'est pas définitivement résolue; le sera-t-elle un jour? Elle ne peut se définir péremptoirement dans la pratique de la correspondance scolaire qui est peut-être la technique la plus sensible, la plus délicate et qui requiert vigilance, respect, souplesse chez le maître.

Entre autre attitude, il faut bien se pénétrer qu'à l'intérieur des principes une technique ne doit pas se "fossiliser" mais évoluer pour être toujours adaptée, vivante. Le contenu demeure tel un moment, la forme évolue, puis le contenu lui-même peut évoluer…"

Pour être "ce magicien qui déclenche… les puissances dynamiques" de l'enfant, il faut que l'éducateur abandonne l'attitude d'autoritarisme, de supériorité qui caractérise les maîtres traditionnels pour au contraire instaurer dans sa classe un climat de confiance, de libération, d'expression libre où le dialogue est possible entre le guide et les élèves, entre les élèves eux-mêmes.

Première condition pour que la correspondance apporte l'enrichissement complexe dont nous avons parlé. Première différence avec ces correspondances scolaires, recommandées un peu partout, qui mettent l'accent sur l'information documentaire, au détriment de la portée humaine des échanges. Il est nécessaire également que la correspondance ne soit pas une activité autonome, surajoutée au travail scolaire mais mise au service des activités d'expression libre.

Certains objecteront: "Et les programmes?" Ils freinent un peu l'élan mais ne constituent pas des barrières infranchissables. Pour rassurer ceux qui doutent nous donnerons quelques exemples précis. Le travail de français: élocution, vocabulaire, rédaction, orthographe… s'effectue naturellement et au-delà des espoirs lors des échanges.

Élocution

Quand les enfants racontent à la collectivité ce qu'ils ont découvert dans leur lettre; quand ils discutent sur un album, une enquête reçue (apports qui ne sont pas sans provoquer des réactions, des comparaisons, des enchaînements d'idées…); quand il font la synthèse, d'abord orale d'une de leur propre enquête qu'ils rédigeront ensuite; quand ils envoient de riches messages par bandes magnétiques où il faut parler correctement pour éviter de trop longs montages.

Vocabulaire

Dans les textes, les lettres, les albums… des correspondants se trouvent des mots nouveaux qui seront d'autant mieux assimilés qu'ils se situent dans un contexte pour lequel joue l'intérêt humain, affectif.

L'expression s'affine quand la distance, l'absence obligent la pensée à s'énoncer clairement.

Notons que les enquêtes dans le milieu, les albums de toutes sortes sont l'occasion d'élargir considérablement le vocabulaire. Il est évident que plus le champ d'action et de réflexion est vaste, plus le langage s'enrichit. Je me souviens que grâce à une enquête chez le boulanger, les mots inhabituels tels que: pétrin, malaxer, ingrédients, mélange homogène… se sont trouvés assimilés sans difficulté. Comment réaliser un album sur la rivière régionale sans parler de l'amont, l'aval, le lit, les berges, le courant, le débit…?

Rédaction

À chaque instant, pour les correspondants, on raconte dans les textes, les lettres, ce que l'on a vécu, ce que l'on pense.

Nulle crainte à avoir! Par de tels échanges, les enfants sont entraînés à rédiger. Spontanément, joyeusement, fonctionnellement, ils écrivent des pages et des pages alors que les élèves formés à l'école traditionnelle ont tant de mal à aligner quelques mots. On les a tellement habitués à se taire, leurs devoirs suscitent tellement peu d'intérêt, qu'ils en sont comme desséchés. Retrouvons les motivations vraies et le flot de vie qui se libère.

Orthographe

Les mots difficiles, les mots nouveaux dont on a besoin pour transmettre un message ou que l'on reçoit peuvent être copiés dans un carnet spécial et révisés parfois.

Si nous pouvions développer aussi longuement pour chaque matière, nous montrerions comment peuvent se greffer sur les apports et les envois réciproques, sur cette base solide d'intérêt:

Non, les programmes ne font pas obstacle. Ils sont couverts en grande partie à tous les niveaux (chez les petits, entièrement), et même largement. Deux conditions:

- une correspondance riche où les deux classes donnent au maximum

- accepter que les acquisitions se fassent dans un ordre imprévisible.
 

Attention aux écueils!

Il faut que nous ayons vis-à-vis de la correspondance la même attitude que le jardinier devant une plante en croissance. N'a-t-il pas la patience d'attendre que les rameaux poussent lentement, n'élague-t-il pas parfois pour sélectionner les plus beaux, ceux qui porteront les fleurs puis les fruits?

De même, il nous faudra ne pas multiplier les bourgeons, ne pas tirer sur les rameaux pour le allonger plus vite, ne pas hâter la floraison et la fructification car, non seulement nous risquerions de cueillir des fruits atrophiés, mais nous pourrions faire mourir une plante si prometteuse.

Je veux dire que devant la correspondance, il faut abandonner une attitude d'enseignant non informé qui consisterait à exploiter la moindre chose, le moindre mot, à en tirer toute une suite de travaux longs et lassants, à plaquer sous le couvert d'une technique libératrice, tout un fatras de connaissances, de lois, de règles. Au contraire, la part du maître consiste comme l'explique si bien Élise Freinet à faire prendre conscience de la différence entre la gravité de l'événement et la banalité de "l'incident".

Ce choix, rejetant le médiocre, influencera la qualité des échanges, évitera l'éparpillement au profit d'un approfondissement plus formateur. Le maître veillera également à la présentation des réalisations guidant vers la simplicité, la clarté, la beauté. Rien de plus repoussant qu'un travail confus, touffu, brouillon. Cette remarque n'est pas accessoire: habituer l'enfant dès son plus jeune âge à veiller à la présentation et à la qualité de ses réalisations, n'est-ce pas lui donner le sens de la dignité du travail ?

L'enfant sent bien que la correspondance est une activité sérieuse qui le grandit et qui l'engage. De là naît cet élan, ce désir de toujours mieux faire, alliés – comme nous l'avons vu – à la satisfaction de travailler pour un autre.

Et Freinet nous conseille sagement: "Le secret pour nous, c'est de ne pas amortir ce désir, de ne pas refroidir cet enthousiasme parce que l'un et l'autre seront les leviers décisifs de notre éducation".

Là est la part du maître la plus délicate. Comment maintenir ce climat de dépassement perpétuel dans la joie? Il faut trouver en nous assez de richesse humaine et de délicatesse pour consoler un enfant déçu par le peu qu'il a reçu, pour l'aider à découvrir la petite chose qui illumine le reste, pour encourager les efforts de celui qui réalise lentement, pour rester au diapason de cet enthousiasme créateur.
 

Établir et maintenir un climat d'expression libre, de joie créatrice, donner le goût et le désir d'un travail bien fait, favoriser la réussite de chacun, telle est la part du maître discrète, indispensable pour que la correspondance porte ses fruits.

(tiré d'un fascicule "Comment correspondre" du mouvement)

(voir aussi "La part du maître ou une lettre collective en correspondance scolaire")


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