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Correspondance scolaire d'hier et d'aujourd'hui

Alex Lafosse, ICEM Manutec, no.20

À l'heure où nos camarades expérimentent et s'interrogent autour de la correspondance inter-scolaire sur le réseau télématique, nous avons pensé qu'un retour sur des expériences plus anciennes ne pourrait être que fructueux. Marcel Jarry ayant bien voulu nous confier sa collection de bulletins du secteur "Échanges et communications" pour la période allant de 1972 à 1980 ainsi que quelques documents portant sur la période suivante, il nous a été loisible d'opérer un survol des très riches années qui ont précédé nos expériences actuelles.

Survol bien trop rapide, regrettons-le d'entrée. Il serait fort souhaitable en effet que ces six cents pages de témoignages et de réflexions soient examinées de façon plus approfondie, plus systématique et plus rigoureuse. Il serait même d'un grand intérêt que des praticiens actuellement investis dans la correspondance télématique et ayant connu les phases précédentes se penchent sur leur passé pour mieux cerner ressemblances et différences, pour tenter – même si cela est toujours aléatoire – de tirer pour le présent les leçons de l'expérience acquise.

 

L'évolution

La correspondance inter-scolaire motivée

C'est ainsi que Célestin Freinet intitule un chapitre des "Techniques Freinet de l'École Moderne" (1). Sentant qu'avec l'imprimerie et le journal scolaire "la boucle n'était pas bouclée" dans sa classe de Bar-sur-Loup, il pensait que ses enfants voulaient et méritaient plus large audience.

Le témoignage de René Daniel indique que l'origine en est, en fait, plus imputable au hasard qu'à une volonté délibérée de Freinet: René, qui tirait les textes de ses élèves par le procédé de la pierre humide, ayant lu un témoignage de l'utilisation que Freinet faisait de l'imprimerie, s'en était procuré une à son tour.

C'est par une sorte d'hommage reconnaissant qu'il avait adressé les premiers textes tirés par ce nouveau procédé à Freinet, qui les aurait laissé traîner dans sa classe, où ses élèves s'en seraient chaleureusement emparés.

Quoiqu'il en soit, Freinet peut noter que dès 1926 se développe avec cette école du Finistère une correspondance inter-scolaire "avec ou sans journal et des voyages-échanges qui en sont l'heureux complément".

"Nous tirions de chaque texte vingt-cinq feuilles supplémentaires que nous envoyions tous les deux jours à St-Philibert et nous recevions en échange, avec la même régularité, les vingt-cinq imprimés de leur classe.".

Correspondance poursuivie pendant deux ans, malgré l'extrême pauvreté des deux classes. "Nous les suivions en pensée dans leurs chasses aux taupes ou leurs pêches miraculeuses et tremblions avec eux les jours de tempête. Nous leur racontions, nous, la cueillette de la fleur d'oranger et des olives, les fêtes de Carnaval, la fabrication des parfums…"

Et un jour, arriva le premier colis contenant, outre les algues et les coquillages, tout un paquet de crêpes délicieuses…

Il faut leur envoyer un colis vous autres aussi, réagirent les parents… des oranges, des kakis, des olives, des fougasses…"

Selon Freinet, sans les "appuis naturels" du journal et de la correspondance, l'enfant n'éprouvera pas le besoin d'écrire et on retombera dans la scolastique des exercices gratuits. Introduction directe au chapitre suivant de son ouvrage sur la nécessité de "ne pas couper l'école de la vie".

La correspondance libre

C'est pourtant une première réaction à ce type de correspondance, appelée dès lors "classique" ou "dirigée", qui conduisit, vers la fin des années soixante, certains praticiens de la correspondance à en modifier les modalités de mise en place.

Jusque là, en début d'année, le maître annonçait la classe avec laquelle il avait choisi de correspondre et, selon l'expression de Jean-Pierre Tetu (2) "chaque enfant se retrouvait, sur décision du maître, le correspondant d'un autre, même s'il n'en avait pas envie, même si cela ne lui disait rien".

R. Dupuy notait ainsi une baisse de l'enthousiasme pour la correspondance; "seraient-ils gavés?" s'interrogeait-il.

Certains au congrès de Lille se demandaient même si la correspondance pouvait devenir un exercice aussi fastidieux que ceux tirés du "Bled" et évoquaient certains enfants qui, scolarisés en pédagogie Freinet dans les petites classes, ne voulant plus, une fois en CM2, entendre parler de correspondance.

"Précisons pour compléter le tableau, ajoute Jean-Pierre, que personnellement, l'habitude d'exiger que tous les enfants de ma classe aient fini en même temps, le même jour, à la même heure, leur propre lettre, afin qu'elle puisse partir en même temps que les autres, c'était alors la règle d'or!"

De l'avis de certains, Jean-Pierre force ici un peu le trait et les maîtres Freinet ont rarement eu avant 68 à imposer une forme d'échanges qui demeurait nouvelle et "apportait de l'air dans la classe".

Mais c'est vrai qu'à partir du moment où cette correspondance a été retenue officiellement et généralisée un peu n'importe comment – époque des classes de transition en particulier – ce genre de "perversion" s'est révélée très possible!

Quoiqu'il en soit, en réaction ou non à cette contrainte, vécue d'autant plus comme rigide en ces ultimes années soixante – marquées à l'ICEM comme ailleurs par la vague non-directive – "la correspondance libre", ainsi que le rapporte Marcel Jarry (3), permit dans un premier temps aux enfants de choisir eux-mêmes leur correspondant individuel au sein de la classe procurée par le maître, comme de déterminer eux-mêmes le rythme et la nature de leurs envois.

Une circulaire de démarrage de circuit, signée de Bernard Collot, souligne même, de façon volontairement provocatrice, les nouvelles modalités:

"Maximes à méditer et aussi à discuter", était-il précisé. Et elles le furent car, on s'en doute – en particulier pour les deux dernières – jamais ni toutes ni totalement admises par tous (4)… Beaucoup, avec Jean-Pierre Tetu, pensaient en effet que certains acquis de la correspondance "classique", bien rodée par un travail de plusieurs dizaines d'années des praticiens de l'ICEM, étaient irremplaçables et méritaient d'être préservés.

Acquis qui avaient, entre autres choses, "permis de confirmer et de concrétiser ce que Freinet avait non seulement pressenti mais aussi prouvé sur le tas, à savoir que l'enfant a en lui un profond besoin de communication et d'échange pour élaborer sa personnalité". Il parlait même de "besoin inné". Françoise Dolto ne dit pas autre chose aujourd'hui lorsqu'elle pose que "l'être humain est, d'emblée, un être de communication dès sa vie fœtale" (5).

Ce qui ne renvoie d'ailleurs pas nécessairement à une communication à distance. Mais il faut bien reconnaître avec Jean Le Gal que cette télécommunication est bien propre à alimenter rêves, fantasmes, projections et transferts sur la personne de correspondants inconnus et lointains.

La correspondance naturelle

Le congrès de Lille vit l'expérience prendre corps à l'échelon national. "Dès septembre 72, le nouveau processus de correspondance "naturelle" proposait aux enfants d'une classe une liste de trente à quarante classes, de toutes régions, de tous niveaux, s'engageant à répondre à toute demande dans un délai maximum de 15 jours". Une centaine de classes se proposaient alors pour tenter l'expérience. On en comptait, non compris les chantiers départementaux qui se développèrent à cette époque, près de 235 en mars 74.

Au 31 décembre 75, on trouvait 252 inscrits (dont 19 hors frontières) répartis en 7 circuits, dont un départemental dans la Drome. En 76/77, on n'en compte plus que 131; 112 en 77/78. Avec la baisse du militantisme, ces chiffres continuent de décroître. Brigitte Gallier donne 110 pour 78/79, 72 pour 79/80, 73 pour 80/81, 61 pour 81/82, 30 pour 82/83, 52 pour 83/84, 38 pour 84/85. En décembre 85, à côté des correspondances classe à classe ou spécialisées (second degré, enseignement spécial, international, espéranto, audio-visuel…) on en comptait 52 répartis en trois circuits de 10 classes, 22 classes (second degré, enseignement spécialisé et CM), 20 classes (maternelles, CP, CE et CM). En janvier 87, 39 toujours en trois circuits (6).

Dès le début, "il s'agissait de rechercher, dans le cadre des idées de Freinet, une démarche naturelle de l'enfant sur la correspondance" (7). Support d'un apprentissage motivé de la langue écrite, elle demeurait d'abord le moyen privilégié permettant à un enfant de s'exprimer sur lui-même.

Pour réguler chaque circuit, un animateur se proposait, l'ensemble étant coordonné par un délégué du secteur "Échanges et Communication" de l'ICEM qui publiait au moins deux fois par an un bulletin, partiellement ou totalement dédié à la correspondance naturelle. Dans les circuits prenaient place, outre des échanges de questions et de réponses à l'occasion de recherches et d'enquêtes, des envois de journaux et de textes, et même, entre une trentaine de classes, de minéraux, roches et fossiles (8), voire, une fois, un criquet vivant! Mais on y trouvait surtout, bien entendu, des correspondances individuelles ou collectives, ponctuelles ou suivies.

Tout ceci au rythme naturel des intérêts ou des affects.

"J'ai connu, se souvient Laurent Despaux, une petite fille de CM qui se levait à sept heures du matin pour écrire à ses trois correspondantes. Un autre n'en avait aucun mais préparait toutes les lettres collectives."

Les échanges naissaient soit de la réception d'une demande ou de l'envoi d'une réponse, soit de la lecture d'un texte trouvé intéressant dans la "gerbe" propre à chaque circuit. Cette gerbe était un journal collectif reçu dans chaque classe du circuit et composé de contributions polycopiées dans chacune de ces mêmes classes. Il y eut même une "gerbes des gerbes", gerbe nationale éditée à Cannes par la CEL.

La régulation au niveau des enseignants était assurée, outre par les lettres accompagnant les envois, par des "cahiers de roulement" qui circulaient dans des sous-circuits pour recueillir les témoignages, doléances et propositions de chacun. On vit aussi pas mal de "gerbes adultes".  "Ah! cette correspondance adulte, quelles richesses! s'exclame aujourd'hui, avec le recul du temps, Laurent Despaux. Quelles ouvertures où le scolaire côtoyait le personnel, où la pédagogie côtoyait cet affectif que l'on voulait moteur des échanges".

On mesure à quel point les structures de cette nouvelle forme de correspondance "en réseau" préfiguraient celles que pourraient prendre des correspondances utilisant le support télématique, comme celles qui se déroulèrent sur les réseaux ASCOMEL, CG 86, TRAFIC ou COM'X, ou prennent place maintenant sur des réseaux comme SCRIPTEL, PASSEPORT ou ACTI. D'eux-mêmes, les parallèles s'établissent entre:

Mais le plus intéressant, bien sûr, est d'essayer de dégager les analogies entre problèmes rencontrés et solutions dégagées.

 

Les problèmes

Liés aux contenus, quant au fond :

"Je m'appelle Hubert Heinz, j'ai trente ans, je commence à être chauve. J'ai une femme et deux enfants. Je vais bientôt en avoir un troisième. Mon papa s'appelle Alphonse, ma femme Nicole et mes enfants Karine et Sébastien. Je n'ai pas de chien ni de chats mais j'ai dressé un ver de terre; il sait déjà se mettre à genoux. Je voudrais correspondre avec un garçon de mon âge (je suis misogyne) qui ait de grandes narines (pour m'abriter les jours de pluie), des cheveux blancs et beaucoup de sous (pour m'envoyer plein, plein, plein de crayons usagés). Je veux que tu m'écrives vite, vite, vite une lon-on-on-gue lettre. Je t'enverrai un crayon (celui que mon corres, de Tataouine vient de m'envoyer). Dépêche-toi de me répondre sinon je ne voudrai plus correspondre avec toi. Je te fais un gros bisou mouillé".

C'est en ces termes caustiques que dans le "bulletin de liaison corres naturelle" de septembre 78, un camarade alimentait le débat, toujours recommencé, que ce soit en correspondance papier ou en correspondance télématique, sur la "pauvreté" des contenus.

"Je pense en effet (7) qu'il faut proscrire tout envoi anonyme ou standard du genre "Avez-vous des vaches dans votre région?", question polycopiée et envoyée à plusieurs classes. Je caricature bien sûr mais je peux affirmer qu'aucun gosse n'a envie de répondre à un envoi de ce type, vide d'affectivité". Le nouvel outil télématique n'a bien entendu pas réglé ce type de problème.

Liés aux contenus, quant à la forme :

"Que pensez-vous de la réaction d'un enfant qui découvre un bout de papier sale, mal écrit, chiffonné, plein de fautes d'orthographe, accompagné d'un autre papier dessiné et non moins négligé? Pensez-vous que le maître aura la bonté d'accuser réception à l'expéditeur?… qui dit correspondance naturelle ne dit pas laisser-aller, je m'en foutisme, démission du maître" (9).

Le débat, homérique, compliqué par les héritages combinés de l'anarcho-syndicalisme, de Rogers, du docteur Spock, de Neill, de mai 68 et des revendications pour une orthographe phonologique et fonctionnelle ou pour "l'orthopop"… n'a jamais été clos. Certains réagissaient au nom de leurs élèves scolarisés dans l'enseignement spécial (10), d'autres du refus de la ségrégation de ceux qui n'ont ni les moyens matériels (limographe, imprimerie) ni intellectuels de fournir de belles présentations.

Retirer le pouvoir aux adultes et aux aristos de l'expression, refuser la scolastique, cesser de complexer les débutants, les maladroits, les démunis, éternels exclus de la communication… Vieux débat que l'on retrouve bien entendu à propos des télémessageries électroniques, les moyens techniques d'une bonne présentation étant là aussi disparates (accentuation, césure des mots…) et pas toujours à la portée, notamment au niveau des temps de connexion requis, de toutes les bourses…

Vieux débat certes, mais qui aussi semble bien avoir empoisonné, au point même de décourager, d'un côté comme de l'autre, des partisans sincères et convaincus de ce type de correspondance.

Leçon qui mérite sûrement d'être retenue…

Liés aux modalités de démarrage :

Un autre débat qui agitait les praticiens de la correspondance naturelle en 76 portait sur le fait de savoir quel était, de la "gerbe" ou de la liste des classes présentée en début d'année, l'outil le plus propre à susciter l'intérêt. Qui, du coup, de témoigner en un sens, qui dans un autre… et certains de rêver à des circuits sans liste, de même qu'il en existait sans gerbe!…

Ceci évoque une interrogation un peu symétrique concernant l'outil télématique: une classe peut-elle être intéressée seulement par le magazine télématique, au point de l'alimenter directement sans participer pour autant aux échanges de la télémessagerie? Subsidiairement, pourrait-on imaginer un espace télématique qui serait alimenté indépendamment par des classes ou des individus isolés? Ou bien conjointement avec les meilleures productions nées des échanges?

Mais ne peut-on s'attendre à ce que, à plus ou moins long terme, un dialogue s'instaure autour de cet espace, par le canal de la messagerie ou par un autre?

Liés aux modalités quant à la fréquence :

"Si certains camarades sont noyés sous les lettres et les envois de correspondance naturelle, ce n'est pas mon cas. Je n'ai reçu que les réponses à notre demande pour savoir comment élever la couleuvre capturée par un des enfants. La colonne du planning "correspondance avec" est malheureusement bien vide".

À côté de ça…

"L'équipe pédagogique s'inquiétait tous les jours du courrier surabondant que nous recevions. Cela était inquiétant puisqu'il nous est arrivé de recevoir neuf lettres le même jour…"

Cette disparité se retrouve sur télémessagerie, les classes ou enseignants nouveau venus, encore non inscrits sur les listes particulières d'envoi, se désolant de ne rien recevoir pendant que d'autres sont submergés par des avalanches de messages mal ciblés qu'ils ne parviennent pas à traiter, voire même à simplement dépouiller.

Liés aux modalités quant aux coûts :

"Le coût (M. et J.P. Charbonnier)… Malheureusement, cette forme de correspondance a un gros défaut: dépense pour un mois, 40 F environ!"

La quête de la franchise postale hantait aussi fort les praticiens de la correspondance naturelle qu'aujourd'hui celle des boîtes aux lettres des télémessageries! Ceci même si le Minitel a un côté "drogue chère" qui, selon certains, ne doit pas être occulté.

Liés aux modalités quant à la mise en valeur des productions :

"Il se pose un problème, celui de l'alimentation de ce bulletin en début d'année et, donc, de sa parution. Aura-t-on assez vite la matière pour une parution rapide ? les enfants pourront-ils se sentir assez concernés par cette publication?" (11)

Cette question, avec celle du renouvellement des contenus, hante aujourd'hui aussi les responsables des magazines télématiques. De même, comme "censure et auto-censure" étaient déjà à l'ordre du jour en correspondance naturelle, celle de leur responsabilité éditoriale. Autre question: les "gerbes" allaient-elles être véritablement au service des enfants ou bien allaient-elles être "récupérées" par l'adulte?

"Le premier numéro de la Gerbe de mon groupe ne m'a pas satisfait non plus. C'était la gerbe des maîtres plus que celle des enfants… Rendons la Gerbe aux enfants", devient un cri souvent répété.

Le même problème se pose pour les magazines télématiques: on n'en est pas encore à l'angoisse de l'audimat ou du nombre de connexions grand public mais face aux réclamations d'un espace véritablement pour et par les enfants, le problème se pose quand même un peu en ces termes.

 

Des avancées cycliques

Le Spleen…

À partir de 77 et jusqu'à ces dernières années, les bulletins de liaison consacrés à la correspondance naturelle changent aussi bien dans leur fond que dans leur forme. Moins épais, moins bien tirés, moins lisibles, ils font état de problèmes peu évoqués jusqu là. Les regroupements de travail ne sont plus fréquentés. Les appels demeurant trop souvent sans réponse, les animateurs de circuit se plaignent de ne plus savoir ce qui s'y passe.

Les circuits nationaux font place à des circuits départementaux dont on ignore tout. Les gerbes se font rares ou disparaissent, les cahiers de roulement ne circulent plus et on s'interroge:

"Certains n'avaient pas compris que ce circuit créé pour les enfants impliquait qu'ils communiquent avec les autres adultes… ils n'avaient pas compris qu'un instit doit avoir un cœur en plus de sa tête… Et puis cette corres nécessitait beaucoup de temps… "

"Pour moi, la correspondance naturelle, c'est l'occasion, une chance même, de trouver des gens qui risquent de travailler comme moi. Communiquer, pour moi, c'est vital, mais encore faut-il avoir une base commune…"

Plus grave: si des témoignages de correspondances positives parviennent toujours, les bilans négatifs se font plus nombreux et plus amers:

"Chez moi, ça ne va pas fort: les enfants boudent les listes que j'ai affichées. Quatre filles se sont mis dans la tête de trouver des corres dans le département… il semble bien que la possibilité de rencontrer des petits copains soit très motivante… Un autre (c'est le déviant intégral qui ne se laisse récupérer par aucune institution) a trouvé une adresse dans "Francs Jeux" et essaie par là ce que ça peut donner… Il faut dire que ce sera leur quatrième année de correspondance naturelle (avec ou sans gerbe). Déception? Envie de tenter autre chose?… Voilà, le maître propose et les enfants expriment d'autres besoins…"

Mais au fait, est-ce bien un constat d'échec? Celui-ci par contre est plus alarmant et, selon Jean Le Gal, pose tout le problème de l'exigence du respect de l'autre et des règles posées dans le contrat de départ dont le maître demeure le tiers garant:

"Quant un gosse travaille sérieusement pour préparer une page de la gerbe et qu'il ne reçoit rien, c'est peut-être naturel mais ce n'est pas normal. Quand un gosse ne se rappelle plus qu'il a demandé un corres, parce qu'il reçoit une réponse un mois et demi après, c'est peut-être naturel, mais ce n'est pas normal. Quand un gosse écrit pour la quatrième fois la même demande de corres et qu'il ne reçoit rien, quand la gerbe, après avoir été squelettique devient fantômatique, c'est peut-être naturel mais ce n'est pas normal."

Au point que beaucoup s'alarment:

"Nous sommes en train de tuer un outil merveilleux. Un outil, on l'utilise, on le délaisse ou on le jette, mais il faut prévenir ceux qui en attendent quelque chose…"

Que d'autres s'écœurent et s'en vont:

"J'en ai tant vu qui s'en allèrent. Ils ne demandaient que du feu…"

Et Hubert Heinz de citer tout le poème d'Aragon en tête d'un article désabusé de mars 79. Marcel Jarry souligne le même problème en septembre 80:

"Les services de la correspondance de l'ICEM ne fonctionnent pratiquement plus. Le secteur est en péril et même je le crois condamné…"

Après avoir conclu pourtant en février 78:

"Heureusement, il y a ceux qui ont tenu bon et ont obtenu des résultats qui sont encourageants comme le montrent certains compte rendus. Il y a aussi ceux qui posent ou se posent des questions comme J. Armoiry ou ceux qui ruent dans les brancards comme Hubert Heinz. Ça, c'est la vie d'un chantier et souhaitons que les plus mordus restent encore pour essayer d'aller plus loin dans une voie où il y aura toujours à dire et à découvrir".

 

Et l'idéal…

Heureusement qu'ils sont restés, ces mordus, pour que quelques-uns puissent répondre présents lorsqu'il s'est agi à l'ICEM de relever le défi télématique. Car contrairement à ce que peut laisser croire le plan de cet article, chaque avancée ne se fait point au détriment de la précédente. Il ne s'agit point de remplacer un type de communication par un autre mais bien de l'améliorer, de le valoriser.

"Nous n'avons jamais dit que la correspondance naturelle et la correspondance de classe à classe étaient contradictoires" (Marcel Jarry, mars 74). Et Jean-Pierre Tetu de montrer par l'exemple dans un article de mai 75 que les deux formes peuvent non seulement coexister mais aussi se compléter harmonieusement. "Je crois que la correspondance naturelle, qui semble à priori rejeter le voyage-échange ne suffit pas… c'est pourquoi j'ai pris une option qui cherche à préserver les acquis de la correspondance "classique" tout en abordant franchement (et même prioritairement) la correspondance naturelle…"

"Rien n'est parfait: nous avons eu, nous aussi, des échecs, mais nous avons montré, je pense, que les deux pouvaient cohabiter…"

De la même manière l'outil télématique n'exclut aucune forme de correspondance; classe à classe, vidéo, espéranto ou internationale… il se borne à les compléter, à les dynamiser.

N'empêche que s'il n'y avait pas eu, à l'ICEM, la précieuse expérience encore fraîche chez quelques-uns de la correspondance naturelle, nos camarades ne se seraient point approprié avec autant de rapidité et de maestria le spécifique de cette "communication en réseau" que leur proposait le nouveau média. Ils seraient encore, comme beaucoup, limités à des relations "point à point", certes intéressantes mais souvent bien pauvres eu égard aux possibilités offertes. Ou bien entrain de se casser le nez sur des difficultés à présent assez bien repérées par nous! Expérience acquise qui permet aujourd'hui à Bernard Collot de s'émerveiller (11):

"En ce dernier jour de classe, je donne un coup d'œil avec les gosses sur tous les messages, le courrier, les journaux… Et c'est fantastique (je pèse le mot) ce qui a pu se passer dans un réseau pourtant informel, lorsqu'il est arrivé à un bon niveau d'efficacité! Irracontable…" (12) Il faudrait, conclut-il, qu'on arrive à donner une idée des portes ouvertes il y a cinquante ans par un type qui a mis une machine à écrire dans sa classe!"

Comme en écho, dix ans après, au souhait exprimé en février 78 par Marcel Jarry

"Il nous faut amener l'enfant à se dépasser, à sortir de son milieu… Il faut ouvrir les horizons afin de faire éclater le carcan qui limite l'individu et en fait le jouet de toutes les forces rétrogrades auxquelles il va se trouver confronté".

"Chez moi, c'est un souffle nouveau qui a pénétré dans la classe après le ronron de plusieurs années de correspondance "traditionnelle", notait un collègue en 73, à propos de la nouvelle formule".

"Bouffée d'air frais, semblaient la même année enchaîner deux autres camarades, qui vous empêche de verser dans la routine et le système".

"Nouvelle pièce à ajouter au dossier de l'école ouverte…"

Remarques redevenues d'actualité. Aux Journées d'Études ICEM d'Albertville d'avril 88, Patrice Gonin semblait faire écho à Laurent Despaux:

(Laurent) – La correspondance naturelle a été une aventure extraordinaire pour tous les enseignants Freinet qui étaient en recherche. Nous ne sommes bien sûr pas arrivés à ce que nous voulions tant nos objectifs étaient ambitieux mais j'ai l'impression que nous avons fait avancer les choses…

(Patrice) – Le virus télématique s'est introduit dans ma classe au début de cette année et nous ne pouvons nous en défaire… Pire, nous nous laissons envahir! Sans parler de l'intérêt des contenus; depuis qu'on est sur le réseau, on a mieux réussi les correspondances individuelles que du temps de la correspondance naturelle. Nos envois de journaux sont plus enrichissants qu'au sein du secteur "Échanges de journaux. On n'hésite pas à écrire à des auteurs d'articles qui nous répondent dans notre boîte aux lettres. Je ne veux pas passer sous silence les problèmes de démarrage: accès à une prise téléphonique, matériels inadaptés, incomplets ou disparates… mais le réseau, c'est désormais la communication et les échanges tout azimuts, y compris en dehors du minitel.

Depuis que grâce à la télématique ça communique à ce point, j'ai dû transformer ma pratique quotidienne, reprendre plus sérieusement contact avec les groupes départemental et national et je me demande aujourd'hui comment faire en dehors du réseau! Notre classe de Haute Rivoire va même bientôt retrouver quelques jours en Bretagne ses correspondants télématiques de Guilligo March' et de Primelin…"

La fameuse boucle évoquée par Freinet est donc à nouveau bouclée. Souhaitons simplement que d'autres, souvent, puissent les reprendre, à l'occasion de nouvelles avancées de nos techniques…

(1)    Carnets de pédagogie pratique – Coll. Bourrelier-Armand Colin Édit.

(2)   "Correspondance d'hier et d'aujourd'hui", Échanges et Communication, mai 75, Techniques de vie no 14, Jean-Pierre Tetu

(3)   Ibidem, Marce Jarry qui fut après la mort de Freinet l'initiateur de la correspondance naturelle et le responsable du chantier durant les premières années.

(4)   Jean Le Gal, "Échanges et Communication" no 8

(5)   "La parole aux enfants", entretien à L'Express 18/24 mars 88

(6)   Pour s'inscrire aujourd'hui, s'adresser à Brigitte Gallier.

(7)   "Échanges et Communication" no 16 octobre 75

(8)   Jean Pierre Tetu, "Échanges et Communication" no 1 octobre 72

(9)   "Échanges et Communication" no 7 novembre 73

(10) "Échanges et Communication" no 3 janvier 73

(11)  "ELISE & CELESTIN no 11

(12) C'est pourtant ce qu'il fait à l'occasion, dans ELISE & CELESTIN, bulletin de liaison du secteur télématique de l'ICEM

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