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Pour démarrer en pédagogie Freinet…

                                                   …le Texte Libre

Patrick Robo (tiré de Artisans pédagogiques, 1983)

Note : Ce texte, écrit en 1983, et citant des écrits de Freinet encore antérieurs, présente des techniques qui n'ont plus cours de la même manière aujourd'hui et ne fait pas mention des nouvelles possibilités liées à l'utilisation de l'informatique et au courrier électronique. Le lecteur comprendra qu'on peut actualiser ces pratiques, en conservant le caractère spécifique à la pédagogie Freinet… et conséquemment apprécier ce que nous apporte les techniques modernes de communication!

Pratiquer l'expression libre, c'est donner la parole à l'enfant, lui donner des moyens de s'exprimer et de communiquer. C'est créer un milieu de vie (organisation coopérative) au sein duquel cette parole sera accueillie, écoutée, discutée, valorisée. Mais il ne faut pas croire qu'il suffit d'attendre pour que l'expression de l'enfant devienne libre et jaillisse spontanément! La part du maître est primordiale et aidante pour créer un milieu sécurisant et établir les relations nécessaires à l'épanouissement de l'individu.

Le texte libre n'est qu'un aspect de l'expression libre des enfants et adolescents.

C'est une technique de vie et d'expression; ce n'est pas une institution.

C'est un texte écrit librement, en fonction du désir de l'enfant; ce n'est pas une rédaction à sujet libre ni un texte à sujet imposé.

C'est l'occasion d'un débat, d'une discussion, d'un dialogue; ce n'est pas un prétexte à des exercices de français (comme le conçoit la rénovation pédagogique).

C'est l'expression choisie par l'enfant pour communiquer sa pensée qui prévaut, même si elle ne correspond pas aux critères moraux et esthétiques de l'adulte; ce n'est pas d'abord un beau texte avec des phrases bien structurées.

L'aboutissement logique du texte libre est le journal scolaire, mais cela n'écarte pas d'autres valorisations: recueil personnel de l'enfant, recueil de la classe, affichage, envoi au(x) correspondant(s). le texte libre peut aussi engendrer d'autres activités: débat, théâtre, dessin, enquête, musique, poésie, maths… Il rejoint ainsi par sa globalité, l'organisation et la vie coopérative de la classe-véritable-atomium.

Après une présentation générale du texte libre, quelques idées-conseils s'adressant à des praticiens et issues pour la plupart d'une brochure éditée par Célestin Freinet: Comment démarrer? Guide pratique pour le débutant.

Les quelques conseils suivants sont donnés dans un ordre d'urgence, allant de plus en plus vers une amélioration liée à l'acquisition d'outils pédagogiques nouveaux. Cet ordre n'est ni strict ni impératif. À chacun d'en tirer ce qui l'aidera le plus et de le personnaliser en fonction de sa classe et de son contexte.

Si vous n'avez aucun matériel dans votre classe…

Et si nul (ni enfant ni adulte) n'est entraîné à cette technique, vous pouvez introduire tout de suite le texte libre qui remplacera peu à peu les "rédactions imposées". Vous nous demanderez des exemplaires de journaux scolaires… pour que vos enfants voient comment d'autres enfants comme eux s'expriment dans leur classe.

Il est également conseillé avant de se lancer dans le texte libre, de consulter les ouvrages de la bibliographie conseillée et si possible de rencontrer un praticien du groupe ICEM afin de voir de plus comment se pratique cette technique et comment elle s'intègre dans l'organisation coopérative de la classe (ou du moins comment elle peut aider cette organisation à se mettre en place). Mieux encore est de venir à une réunion publique du groupe ICEM pour entendre des témoignages d'enseignants qui pratiquent déjà le texte libre dans leur classe (des éclairages différents pouvant s'avérer complémentaires). Lors de ces réunions également, vous pourrez consulter et demander des journaux scolaires de diverses classes.

…À jour fixe, une ou deux fois par semaine, les enfants lisent leurs textes libres à la classe. On vote pour choisir celui qui est le plus intéressant. On le met au tableau et vous l'utiliserez comme un texte de manuel pour la grammaire et le vocabulaire.

Le "danger" à éviter (car il tuerait la richesse que peut apporter le texte libre), est d'utiliser le texte libre uniquement comme support aux acquisitions purement scolaires pour ne pas dire scolastiques! Le texte libre est avant tout un moyen d'expression et de communication! Il est donc peut-être préférable de le mettre au tableau pour procéder à sa mise au point collective afin de le rendre expressif et communicable.

Quant au choix de textes libres, il n'est pas obligatoire de procéder par vote. Certains souhaitent que les enfants aient chacun un texte libre de publié dans le recueil de la classe (à chaque publication) et procèdent donc à un choix suivant un ordre établi en classe, parmi tous les textes écrits. Dans ce cas, il n'est pas question d'obliger un enfant qui ne voudrait pas écrire de texte – ça peut arriver de le faire! D'autres, dans le cas du choix à tour de rôle, demandent à l'enfant à qui c'est le tour de choisir lui-même son texte parmi tous ceux qu'il a pu écrire. D'autres possibilités de choix, adoptées par la classe, peuvent aussi exister.

…Ce ne sera qu'un petit coin d'École Moderne enfoncé dans l'appareil de la scolastique, mais vous en verrez tout de suite la supériorité sur les méthodes traditionnelles et sans vie. Vous n'en tirerez peut-être que 20% de ce qu'on peut en attendre dans une classe entraînée, mais ce 20% sera déjà supérieur à ce qui existe actuellement.

Outre le fait que l'acceptation et l'accueil de cette expression libre au sein du groupe-classe permettront une reconnaissance et une valorisation (voire revalorisation) de l'enfant, la technique du texte libre va apporter à la vie en classe et de manière concrète puisque basée sur le vécu, qui aideront l'enseignant à édifier son action éducative.  Freinet écrivait en 1949 dans "Les dits de Mathieu" (en établissant un rapprochement entre les enfants et un fourneau): "Donnez du tirage!…" Le texte libre en est un excellent moyen!

…Les Instructions Officielles sont en général favorables à cette pratique très mesurée du texte libre dont on a constaté unanimement les avantages.

En 1983, les Instructions Officielles sont plus que favorables au texte libre… puisqu'elles le recommandent… presque impérativement. Oui, le texte libre est devenu obligatoire!… pour les instits. Malheureusement, et par effet de cascade, il est devenu obligatoire pour les enfants de certaines classes! N'est-ce pas la meilleure façon de tuer le texte libre que de le rendre obligatoire ? Ne devons-nous pas l'aider à devenir de plus en plus libre ?

Première motivation du texte libre…

…si vous ne faites qu'un texte libre scolastisé, vous risquez que les enfants n'y prennent qu'un intérêt mesuré et qu'ils s'en lassent.

Il faut trouver une motivation à leur expression libre.

Cette motivation, aussi efficiente soit-elle, n'aura de véritable valeur que si elle est étroitement liée au désir de s'exprimer et de communiquer. D'où l'importance, pour l'éducateur, de s'attacher à faire naître ou re-naître ce désir-là chez l'enfant, avant toute chose, ne serait-ce que par le fait de donner un sens au texte libre, sans jamais oublier, comme l'a écrit René Laffitte, que l'on écrit la lecture des autres et que l'on lit l'écriture des autres !

Préparez un beau journal de classe avec reliure à anneaux ou à boulons. Vous y insérerez tous les chefs d'œuvres de la classe: texte libre choisi, soigneusement recopié et illustré, beaux dessins, textes non choisis mais qui avaient obtenus des voix. Ce sera comme un album d'honneur.

Cet outil s'avère indispensable, d'une part pour la classe en tant que Technique de vie, mémoire du vécu et matérialisation de réussites, et d'autre part, pour toute personne extérieure à la classe (stagiaires, parents, visiteurs, supérieur hiérarchique) en tant que preuve tangible de ce qui se fait dans la classe.

Donnez à chaque enfant un cahier d'expression libre où seront recopiés les plus beaux textes libres que vous aurez au préalable corrigés et revus si nécessaire.

On peut aussi donner un classeur qui jouera un rôle analogue à l'album proposé ci-dessus, mais qui sera individuel. Les "plus beaux textes libres" pourront être ceux que l'enfant choisira, car ils seront beaux pour lui et surtout représenteront quelque chose dans sa pensée consciente ou inconsciente et sur le plan de son affectivité! Sans oublier non plus que l'illustration de ces textes et de cet album personnel entre dans le cadre de cette expression libre.

Tout cela est possible dans n'importe quelle classe.

Motivation par l'échange interscolaire…

…l'échange interscolaire est toujours souhaitable. Le délicat est de lui donner vie. La classe est emballée quand vous lui annoncez des correspondants. Et puis, les lettres s'espacent; on attend des mois un colis. On perd le contact.

Cette technique permettra, outre le fait de donner un sens à l'expression et à la communication, d'ouvrir la classe sur le monde extérieur et ainsi être en prise directe sur la vie. Quant à son aspect délicat, il n'est que trop réel sans être un argument de refus de se lancer dans un échange interscolaire. La meilleure façon de l'aborder étant de rencontrer des membres du Groupe de l'ICEM, praticiens de cette technique, et d'échanger avec eux, oralement et pourquoi pas par écrit. Pour trouver des classes avec qui échanger, la solution est, là aussi, de s'adresser au groupe ICEM.

Ce que nous apportons de nouveau, c'est une technique d'échange permanent, par…

            Le cahier journal périodique…

…qui est envoyé régulièrement aux correspondants qui nous envoient le leur. Voici un moyen simple de journal scolaire réalisable sans matériel dans toutes les classes:

·         Vous prenez un, deux ou trois cahiers qui constitueront le journal. Le texte choisi, ou ceux qui, en plus, seront reconnus comme intéressants, seront reproduits à la suite, et illustrés dans le cahier journal.

·         À la fin du mois, ou même tous les quinze jours, vous envoyez ce journal à la classe correspondante qui vous envoie le sien. Par ce journal, vous prenez avec vos camarades des contacts de travail et de vie.

Pour l'élaboration de ce cahier journal, il n'est pas interdit:

- Que l'adulte transcrive lui-même les textes

- Que des enfants de niveau début CP y mettent des dessins libres ou des textes se résumant à une seule phrase, même courte

- D'y ajouter quelques compte-rendus de la vie de la classe, de recherches, d'enquêtes…

Pour améliorer cette correspondance, vous ferez un échange de lettres, et vous pourrez déjà avoir un rythme bénéfique de correspondance:

·         un cahier journal tous les 15 jours           

·         des lettres tous les 15 jours ou tous les mois      

·         un colis tous les mois…

…tout cela après entente avec vos correspondants.

Pour les lettres, il s'agit de lettres collectives (la classe écrit à la classe), généralement pour commencer ce type d'échanges, et de lettres individuelles (un enfant écrit à un enfant), qui sont elles aussi, des textes libres, en totalité ou en partie. Quant au colis, il peut contenir différentes choses, issues des productions de la classe, productions collectives et/ou individuelles. Ces échanges peuvent difficilement être plus fréquents, mais ils peuvent très bien être plus espacés dans le temps, sans trop quand même pour ne pas faire tomber l'intérêt et le plaisir! Inutile de préciser également que pour l'enrichissement de ces échanges, les enseignants correspondants doivent échanger entre eux à chaque envoi et même entre.

Tout cela est à la portée de toutes les classes…

Le cahier journal dactylographié…

…à 3 ou 4 exemplaires. Si vous disposez d'une machine à écrire, les textes pourront être tapés à 2, 3 ou 4 exemplaires (avec carbone), ce qui permettra une intensification des échanges. On peut polycopier de même au carbone et au stylo-bille.

Cette technique permettra ainsi à chaque classe d'avoir 2, 3 ou 4 classes correspondantes à la fois. Attention, pour la machine d'utiliser du carbone machine et pour le stylo-bille du carbone "écriture à la main". Pour le graphisme des illustrations on pourra utiliser la duplication au stylo.

Le journal polygraphié…

…sans rien changer à votre travail, vous arriverez tout naturellement au journal polygraphié au limographe. Le texte élu est tapé ou écrit sur stencil et tiré à 40 ou 50 exemplaires pour les enfants et les correspondants.

Si l'on ne possède pas encore de limographe (outil de duplication rapide qui utilise la propriété des stencils perforés de laisser passer l'encre spéciale – pour duplicateurs à l'encre – uniquement à l'endroit où ils sont percés, on peut se procurer un limographe à la C.E.L. ou s'en construire un et même plusieurs. Pour cela, contacter le groupe ICEM. Cet appareil autorise son utilisation par tous les enfants, même ceux des petites classes. On peut réaliser un journal polygraphié au duplicateur à l'alcool que l'on trouve dans toutes les écoles. Par cette technique. Chaque enfant de la classe et des classes correspondantes aura à sa disposition personnelle le cahier journal de la classe et celui de la classe correspondante.

Le journal imprimé…

…et vous arriverez naturellement, le moment venu, si vous en avez la possibilité, au journal imprimé.

Il existe maintenant d'autres écrits et documents complémentaires permettant de s'équiper et de se lancer dans l'imprimerie en classe et dans le journal scolaire. Pour cela, consulter les bibliographies conseillées et se documenter auprès du groupe ICEM.

Attention, la législation française impose à tout éditeur de journal (même scolaire) de le déclarer officiellement. Pour cela, demander les imprimés au groupe ICEM (ce n'est pas compliqué à déclarer).

C'est peu à peu que maîtres et élèves sentiront la supériorité de ces techniques.

Quelques compléments sur le texte libre…

Sa définition: …souvent confondu à tort avec la rédaction libre. L'élève ou le groupe d'élèves écrit ce qu'il veut, quand il veut, sous la forme qu'il veut. Mais ce morceau de vie, cette expression directe de la pensée intime de l'enfant ou de l'adolescent peuvent être explicités, affinés, au cours d'échanges critiques, de confrontations entre l'auteur, un groupe de camarades, le maître, à la seule condition que toute intervention écrite s'inscrive dans la sensibilité et la vérité du texte.

Le texte libre ne peut porter tous ses fruits que par la correspondance, le journal scolaire, la coopérative qui ajoutent à cette technique épanouissante de construction vivante de la langue, une dimension sociale et humaine.

Des suggestions pratiques…

IMPASSESVOIES LIBRES...
Trop de textes- choix plus fréquents
- partager la classe en plusieurs groupes
- à la présentation des textes, chacun lit tous ses textes mais n'en propose qu'un seul pour le choix; il recopiera les autres sur son album personnel ou pour son correspondant
Pas assez de textes- choix plus fréquents
- donner des occasions (sorties...)
- attitude plus aidante du maître
- relever les thèmes à texte libre lors de l'entretien du matin
- magnifier davantage les textes par l'affichage en classe, l'illustration, le journal de classe, la correspondance
Les enfants trichent...
(texte écrit par adulte, copié...)
- discussion et décision prise par le groupe-classe (en conseil)
- rejet systématique du texte, en expliquant pourquoi
Pauvreté des thèmes- donner des occasions (sorties...)
- l'expression de l'enfant (effort créateur) doit prendre le pas sur l'utilisation à outrance du texte pour des acquisitions
- avec des enfants non habitués à cette technique, il faut quelques semaines ou mois avant que le texte libre se déscolarise et s'enrichisse!
- importance de la part du maître

Le texte libre (d'une autre source)

Le texte libre, tout le monde connaît. Technique hasardeuse et sans valeur, trouvée par des praticiens "modernes" (1925), elle fut aspirée, reconnue par les hautes sphères, puis réinjectée par les Instructions Officielles, administrée par voie hiérarchique, par la voix de nos maîtres: conseillée, recommandée, au milieu d'autres exercices judicieux quand l'expression libre devint officiellement obligatoire.

Maladresse, incompétence, ou inéluctabilité institutionnelle, tout ce qui touche la pédagogie officielle semble voué au dépérissement ou à la pourriture.

Le texte libre, avant même d'être utilisé sérieusement, sera dépassé, remplacé par d'autres gadgets en vogue. Ceux qui l'utiliseront encore seront alors "retardés" ou "rétrogrades". Avant d'être efficace, le recyclage ne peut être qu'obligatoire. Afin de désinfecter l'objet atteint, des praticiens n'ayant pas attendu Mai 68 pour innover, ont essayé (pour aider d'autres praticiens), de gratter la gangue de discours et considérations, pour retrouver l'essentiel, l'ossature. Ils sont arrivés à ce squelette qui ne prétend pas remplacer un être vivant.

Écrire à qui ? Pourquoi ? Quand ? Écrire quoi ? Avec quoi ?

Nous avons tous appris à écrire. Combien d'adultes écrivent, aiment écrire ? Peut-être avons-nous appris à transcrire, à ne pas faire de fautes. S'agissait-il de former des scribes ou des écrivains ? Les élèves, en ce temps-là, avaient-ils l'autorisation d'écrire ce qu'ils voulaient ? Ils ont officiellement cette autorisation: le texte libre va-t-il devenir obligatoire ?

J'écris quand j'ai quelque chose à dire…

Sentiment à exprimer, commande d'épicerie, message à l'humanité… à quelqu'un qui m'intéresse, avec qui je voudrais m'entendre, mais qui ne peut pas m'entendre (soit parce qu'il est loin – correspondance – soit parce qu'il n'est pas unique – diffusion - ).

J'écris poussé par le désir de (me) dire…

Tiré par l'espoir d'être entendu et compris. Sollicité par d'autres. Aidé, encouragé par le groupe dont je fais partie.

J'écris parce que je sais écrire…

…et je sais écrire parce que j'écris, parce que je possède les outils nécessaires (papier, stylo, duplicateur, imprimerie…).

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