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Le texte libre, révélateur d'enthousiasme

Jeannette GO, dans la rubrique "Outils et techniques" de l'Éducateur,

quelque part, "dans le temps"…

Après plusieurs années de tâtonnement, de recherche en linguistique, d'échanges avec les camarades du mouvement et d'observation du langage et du comportement de l'enfant, j'ai envie de traduire mon enthousiasme à me retrouver dans ma classe à l'heure de la pratique quotidienne du texte libre, car c'est bien de l'enthousiasme que j'éprouve à écouter ma classe ronronner gaiement de bon matin.

Je ne suis pas pour cela définitivement satisfaite de notre travail, tant s'en faut, mais j'espère simplement être sur la bonne voie.

Écriture et lecture des textes libres

Il a été établi, en séance de coopérative,  que la communication des textes se ferait le matin.

Comme bon nombre d'enfants écrivent leurs textes à deux (ou plus), ils les rédigent en classe, et de préférence dès leur arrivée. Ceux qui n'ont pas envie d'écrire à ce moment-là, ou qui ont déjà préparé quelque chose chez eux, s'activent à leur plan de travail individuel.

L'emploi du temps du matin affiche donc en principe jusqu'à la récréation:

La deuxième séquence étant une socialisation du travail, tout le monde est invité à écouter et à participer à la critique de chaque texte. Celle-ci peut être très succincte, si le texte ne se prête pas à discussion, ou au contraire donner lieu à un débat où s'affrontent tantôt l'auteur et le groupe-classe, tantôt quelques individus entre eux.

C'est, à mon avis, un moment très important, s'il en est un, celui où se construit la personnalité de l'enfant.

Les limites du texte libre: et s'il devient subversif ?…

Après une ère d'agitation et de cœurs percés de flèches qui avait gagné une bonne partie de son entourage, grâce au réseau de communication mis en place dans la classe, Natacha, perturbée par une amourette née de la rencontre des correspondants, a choisi l'écriture pour dépasser son problème sexuel.

Plus tard, on a vu fleurir une série de contes mettant en jeu des animaux et qui se terminaient invariablement par un mariage en robe blanche. Un jour, un garçon a manifesté assez violemment son "ras-le-bol" de ces fins toujours identiques.

- Comment veux-tu qu'on finisse alors ? s'est exclamée l'une des accusées.

- Je ne sais pas moi, dit-il on pourrait trouver des robres d'une autre couleur.

- De toute façon, on n'est pas obligé de se marier avec une robe spéciale, remarque un troisième larron.

- Ça c'est vrai, ajoute une fille, ma maman elle, était en pantalon et elle est même pas allée à l'église.

- Eh bien moi, surenchérit un autre, j'ai un cousin qui habite avec une fille, et ils ne sont même pas mariés du tout.

On a un peu bousculé les tabous, ce jour-là, puisqu'en arrivant au stade de la libre union dans le débat, Natacha s'est esclaffée:

- Et la bague alors ?

Facteurs stimulants de la production des textes libres:

L'accueil du groupe-classe et la part du maître

Marie-Noëlle, après plus d'un trimestre de classe, n'a écrit que deux ou trois textes récits de ses activités, tout le reste étant des poèmes (mais quelle profusion!). ils ont d'ailleurs en général été bien accueillis par la classe parce que pleins d'imagination à tous les niveaux (forme et fond). Mais un jour, la remarque est venue, pertinente:

- Moi je trouve que Marie-Noëlle écrit que des poèmes. Elle pourrait changer un peu.

C'est vrai ça. Elle ne répondait rien. Elle avait assez mal reçu la remarque, tout le monde la regardait. Je me suis empressée de rompre le silence pour dire:

- Marie-Noëlle est tout à fait capable d'écrire une histoire, elle a sûrement plein d'idées, n'est-ce pas Marie-Noëlle ?

Un hochement de tête répondit à mon intervention et le début d'un conte apparut dès le lendemain, puis un récit de ses perruches la semaine suivante. Si je n'étais pas intervenue, Marie-Noëlle aurait été capable de décider qu'elle n'écrirait plus. Voilà un exemple vivant de la part du maître, et, en définitive, ses camarades lui ont permis de changer le genre de ses productions.

Le texte libre c'est pour chacun des enfants d'une classe, l'occasion d'exercer sa libre expression qui se développera en fonction de la disponibilité du maître et de l'accueil du groupe-classe.

Ainsi, j'ai peu constater, depuis quelques années, que la production de l'enfant s'amplifie au fur et à mesure que s'établit un réseau de communication plus riche; c'est-à-dire que j'obtiens un nombre croissant de textes au fil des jours et à partir du moment où les enfants découvrent l'intérêt que suscitent leurs productions en même temps que s'exerce leur pouvoir sur les autres. L'imprimerie et la correspondance demeurent des motivations pour écrire, mais moins puissantes, me semble-t-il.


Le texte libre nourri des activités et des émotions de l'enfant

Les témoignages de cet intérêt sont d'ailleurs divers, pouvant se traduire par l'enthousiasme soulevé lors de la lecture d'un texte, par les critiques pertinentes souvent accompagnées de propositions, ou tout simplement par la confiance accordée au lecteur en acceptant avec ou sans remarques qu'il puisse TOUT DIRE.

Je pense en particulier à Natacha qui s'est projetée dans un conte à épisodes pour communiquer son amourette à ses camarades: "Le cygne et la petite fille perdue".

Dès la troisième séquence, elle avait oublié le cygne du titre et on pouvait lire par exemple: "le petit garçon dit à la petite fille: Tu seras obligée de dormir dans ma chambre." Suivit la scène du déshabillage que Natacha refuse tout d'abord de lire, prétextant que c'était "mal élevé"! Devant l'insistance de ses camarades et mon attitude encourageante, elle se décida à communiquer sa production. L'accueil qui fut réservé à la lecture de son texte, pouvait être, il faut le dire, très stimulant pour l'avenir. En effet, elle fut récompensée par des applaudissements bruyants et une remarque immédiate:

- Mais, il n'y a rien de mal élevé dans ton histoire!

Alors s'établit un court débat concernant l'éducation sexuelle, les "manières que certains faisaient souvent" à propos d'événements naturels, et le renvoi d'une camarade à un livre intéressant, figurant en bibliothèque.

Mieux encore, il fut décidé la préparation d'une conférence d'enfants concernant "la naissance des bébés". Et voilà l'exemple d'un prolongement du texte libre.

Cet ensemble de facteurs favorables à la libre expression, je l'appellerai l'AMBIANCE de la classe. C'est cette ambiance que j'aime, et j'ai l'impression, si ce n'est pas trop prétentieux, de reconnaître la ruche bourdonnante dont parle Freinet, et de participer à son activité: c'est Nathalie, si soucieuse de l'exactitude dans la transmission de sa pensée qui me demande de l'aider à terminer une phrase, c'est Marie-Noëlle qui ne trouve pas un mot dans le dictionnaire ou Sandra qui en écrit un au tableau pour savoir si "c'est ça". C'est Stéphane qui montre l'illustration de son texte et Bruno qui invariablement veut le voir de plus près, c'est Sophie et Nathalie qui se chamaillent pour trouver la fin de leur histoire, c'est Jacques qui vient me lire son dernier poème, ou Malika qui va demander à Anna de l'aider à corriger ses fautes d'orthographe.

Manifestement, les enfants vivent intensément ce temps de travail, et lorsqu'il m'arrive par plaisanterie, de demander en rentrant en classe: "Qu'est-ce qu'on fait ce matin?", il m'est répondu en un chœur parfait: "Les textes! Les textes!"

"L'accueil de l'écriture doit devenir le moteur de l'apprentissage de l'écriture. C'est la structure institutionnelle qui crée le champ d'apparition du texte libre, et non l'inverse"  écrit P. Clanché.

N'est-ce pas une illustration de la méthode naturelle de Freinet ?

Et moi, j'ai eu envie d'écrire ce texte libre pour en revaloriser un domaine souvent négligé au profit de l'exploitation de la langue.


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