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Reconsidération de nos techniques et de nos outils

L'Éducateur, décembre 1969

Jean Le Gal

Freinet, thoricien et praticien de l'éducation avait pour souci permanent l'ajustement des techniques et des outils, à l'enfant, que les recherches menées à même les classes permettaient de mieux cerner dans son évolution et ses besoins. C'est cette constante remise en cause qui a alimenté en travail créateur le grand chantier pédagogique de l'École Moderne.

Aujourd'hui il s'agit de continuer dans cette voie et de se reposer sans cesse le "pourquoi" et le "comment" de chaque technique.

Un domaine, en particulier, doit retenir notre attention: l'expression libre écrite car, officialisée, elle est déjà en voie de scolastisation. Or, il reste à chercher et à découvrir dans ce domaine qui demeure l'un des plus importants de notre pratique pédagogique, plus encore aujourd'hui qu'hier, car avec l'expression orale, il est l'élément fondamental de la liberté d'expression.

Dans cet article, ce sont des problèmes de technique que je vous soumets: la liaison entre l'expression libre écrite et le journal scolaire.

Dans le document exceptionnel de Janou Lèmery "La formation de la personnalité", le texte de Gérard "Écrire" (document 8) a retenu mon attention car c'est une question que je me suis souvent posée: "Pourquoi écrivent-ils?" ou "Pourquoi n'écrivent-ils pas?" et deux phrases que j'ai rapprochées (1) me disent que si la mécanique est bien huilée:

Textes libres – lecture des textes libres – choix – mise au point – journal

Ce processus mis au point par les adultes n'est peut-être pas celui que souhaiteraient les enfants et les adolescents.

Dans notre collectivité autogérée, il a été remis en cause au cours de conseils de gestion, où nous nous reposons les "pourquuoi" et les "comment" des techniques que nous utilisons.

A) Pourquoi le texte libre ?

B) Pourquoi lecture des textes libres ?

C) Pourquoi un journal ?

D) Pourquoi un choix ?

E) Pourquoi la mise au point collective ?

(1) "Un texte libre est un message profond et un appel, c'est le cri qui espère un écho"

     " Si le texte d'un camarade est meilleur que le nôtre il faut se résigner…"

A. Pourquoi le texte libre ?

Laissons la parole à Gérard qui l'exprime fort bien car il sait de quoi il parle. N'a-t-il pas, lui, utilisé l'expression libre écrite alors que nous, nous nous contentions trop sopuvent de la faire naître. Oui, laissons plus souvent la parole aux praticiens que sont les enfants de nos classes et mettons-nous à leur écoute :

"Nous écrivons suivant notre rythme, nos goûts, nos pensées, pour tout dire librement. Que notre texte soit plus ou moins poétique importe peu. L'essentiel est d'écrire, écrire ce qu'on pense, dans notre propre style, sans aucune contrainte. Nous écrivons pour faire connaître notre pays, nos occupations, nos loisirs. Nous écrivons aussi pour soumettre nos problèmes, nos difficultés, nous parlons de diverses questions qui nous tourmentent. Quelquefois écrire nous soulage, nous réconforte. Nos peines, nos chagrins, nos joies sont transcrites sur le papier et l'on n'est plus seul à lutter.

Un texte libre est un message profond et un appel, c'est le cri qui espère un écho. On peut deviner à travers un texte la personnalité, les sentiments, l'état d'âme de l'auteur…"

B. Pourquoi la lecture des textes devant la classe?

"Vous êtes tous mes amis, j'aime vous lire mes textes, j'aime que vous les écoutiez et qu'ensuite vous me parliez."

Voilà le court mais si profond message que Josée (12 ans, classe de perfectionnement) nous a confié un matin dans son simple langage. Il est le même que celui de Gérard exprimé en un langage plus élaboré: "Un texte libre est un message profond et un appel, c'est le cri qui espère un écho."

L'écrit est expression vers soi-même ou vers l'autre, les autres. Les institutions de la classe doivent donc prévoir la possibilité de le communiquer aux autres, à des moments privilégiés où chacun est à l'écoute.

C. Pourquoi un journal scolaire ?

Le journal scolaire fait partie des techniques Freinet que l'on adopte en entrant dans le mouvement. Chacun se procure le matériel nécessaire, le met en place, et… oublie de se poser la question: "Mais pourquoi un journal scolaire?"

À quoi en effet sert le journal?

Il n'est que de regarder quelques journaux pour voir les différences de conception:

Alors qu'est-ce que le journal scolaire? Comme tout un chacun, j'ai aussi ma conception née de l'apport des écrits de Freinet ("Le journal scolaire"), des discussions avec les camarades et surtout des remises en cause faites par les enfants:

1) Le journal scolaire est un moyen de large diffusion de la pensée de chaque enfant qui se communique généralement de façon restreinte

2) Le journal est aussi un moyen pour la collectivité en tant que telle, de faire connaître sa vie: activités, discussions, compte rendu des conseils.

3) Le journal est un moyen d'agir sur les milieux extérieurs à l'école par des prises de position des enfants sur les événements de la vie quotidienne, dans le milieu proche et dans le monde.

D. Pourquoi un choix parmi les textes lus ?

En général après la lecture des textes, les enfants votent pour choisir "le plus beau texte" qui aura l'honneur d'être tiré pour le journal. Cette technique est un stimulant pour l'amélioration du style:

"Si le texte d'un camarade est meilleur que le nôtre, il faut se résigner, tâcher de faire mieux la prochaine fois et aider sans arrière-pensée à l'enrichissement du texte élu." (Gérard)

mais elle crée une compétition entre les enfants dans un domaine, celui de l'expression sensible où toute compétition devrait être bannie et cela provoque parfois des déceptions traumatisantes. D'autre part, il peut arriver que l'enfant n'écrive que pour le journal et certains sont habiles à reconnaître les goûts du "public" et à faire élire leurs textes.

Le principe du choix a été contesté très souvent par les enfants au conseil: "Ce n'est pas juste, Anita a deux textes choisis et moi je n'en ai pas." "Tous les textes sont beaux et intéressants on ne devrait pas choisir." Les contestations ont débouché sur une proposition expérimentée puis remise en cause: "Chacun pourrait avoir un texte dans le journal" (nous sommes 15). Mais c'était encore la collectivité qui décidait du texte, alors nous avons débouché sur cette nouvelle règle: "Chacun aura sa page dans le journal et le maître aussi. Il choisira lui-même son texte, l'illustrera et le tirera. La mise au point se fera avec l'aide de tous."

La compétition entre des textes où chacun "se dit" aux autres est définitivement bannie. Chacun essaie cependant d'affiner son style, non pour gagner la première place, mais pour mieux se faire comprendre. Et puis le groupe sait apprécier les progrès et cette reconnaissance de l'effort est aussi motivante qu'un vote pour trouver le meilleur texte.

E. Pourquoi une mise au point collective ?

Cette pratique a été elle aussi contestée mais nous n'avons pas trouvé d'autre solution pour aider un membre du groupe à mieux exprimer sa pensée. Elle permet une recherche commune, une entraide qui est un élément de socialisation pour les enfants et un moyen de formation d'un véritable groupe.

Elle apporte à chacun un enrichissement de son style, de son vocabulaire et permet de mieux cerner les lacunes. Après plusieurs essais d'animateurs choisis parmi les enfants, le conseil a décidé que ce serait un adulte (maître ou stagiaire) qui animerait la mise au point. Actuellement dans notre classe, il y a donc dissociation entre:

chaque matin, pendant 45 minutes, nous nous réunissons autour d'une table, au coude à coude, pour que la parole circule mieux et que l'écoute soit meilleure: chacun donne aux autres ce qu'il a :

C'est un moment riche de relation humaine authentique, un moment qui permet de donner et d'apprendre à recevoir.

Les jours où une mise au point collective est décidée par le conseil, nous prenons la liste des coopérateurs et c'est le suivant sur la liste qui peut présenter un texte pour sa page du journal. S'il ne possède encore rien, il passe son tour. Cette expérience ne peut avoir valeur d'exemple, je l'ai relatée brièvement afin d'attirer votre attention sur un problème que nous avons tendance à considérer comme résolu, pris que nous sommes par notre marche en avant et la création de techniques nouvelles. Dans chaque classe c'est aux membres du groupe de choisir l'organisation du travail qui convient le mieux.
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