AccueilPlan de travailSommaire ÉcrilireSommaire Pratique

Le TEXTE LIBRE

Paru dans L'Éducateur, 1973

Note utile: Le présent texte constitue pour moi le point de départ d'un dossier sur le texte libre; il est en quelque sorte la "mise en situation". Il décrit ce qu'est à l'origine le texte libre, la référence, en quelque sorte. Ce qu'il a été et est. Quoiqu'il demeure ce qu'il est, sa pratique a évolué, s'est diversifié, au gré des interrogations des praticiens, de leurs expériences, de leurs malaises et de leurs réussites. Il est intéressant de voir ce qu'il est aujourd'hui, mais on doit commencer par connaître ce que l'on en a toujours dit, avant de voir comment on peut s'en accommoder dans sa propre pratique quotidienne.

Il est difficile de donner des conseils sur la pratique du texte libre sans risquer de valoriser des procédés à l'encontre de l'esprit. Il faut savoir que tous les camarades de l'ICEM ne procèdent pas de la même façon, selon les conditions dans lesquelles ils travaillent, selon leurs dispositions personnelles. Certains remettent en question le choix du texte, la mise au point collective plutôt qu'en petits groupes, tous pourtant mettent au premier plan de leur pédagogie, l'expression libre  par la parole, le dessin, le geste, le texte écrit, l'histoire chiffrée, l'invention. C'est cette expression libre qui sera la base essentielle de notre travail.

Si le texte libre occupe une place privilégiée dans cet ensemble, cela tient à la place de l'écrit dans notre culture mais l'éducateur ne doit pas sous-estimer l'utilisation par les élèves du magnétophone, de la photographie et du cinéma pas plus que les langages mathématiques du schéma ou du graphique. Une chose est certaine: dans l'état actuel de sous-équipement matériel des classes, le texte libre permet d'amorcer l'évolution vers une pédagogie de l'expression et de la créativité.

Le texte libre, point de départ d'une pédagogie vivante

I. Un texte libre doit être vraiment libre

On écrit lorsque l'on a quelque chose à dire, lorsqu'on éprouve le besoin d'exprimer ce qui bouillonne en soi.

L'enfant écrira son texte spontané sur un coin de la table le soir, sur ses genoux, au retour d'une promenade, avant la classe et aussi, naturellement, pendant la classe dans la mesure où il ne se coupe pas d'un travail collectif ou ne gêne pas les autres.

Alors nous serons certains que les textes libres ne seront plus un exercice scolaire comme les autres mais qu'ils expriment ce qui intéresse et préoccupe le plus les enfants.

Si par contre l'enfant doit obligatoirement écrire un texte à date et à heure fixes, même s'il a le choix du sujet, il ne s'agira pas d'un texte libre mais d'une "rédaction à sujet libre" (la chose n'est pas condamnable en soi mais elle n'a rien à voir avec l'expression libre).

De même aucune obligation ne doit être faite à chacun de produire un nombre déterminé de textes chaque semaine ou chaque mois. Il suffira généralement d'encourager les plus timides et les plus lents, très vite une émulation naturelle et le besoin de communiquer suffiront à faire naître les textes.

Pour les plus réfractaires à l'effort spontané, il vaut mieux substituer à l'exigence venant du maître, l'encouragement par le groupe: un simple planning où chacun inscrit le nombre de textes écrits stimule les apathiques sans les accabler ni les inférioriser, pour peu que le maître ou un camarade les aide au moment opportun, à passer de l'envie d'écrire à l'acte réussi.

II. Le texte libre doit être motivé

On s'exprime toujours pour communiquer quelque chose à quelqu'un. Le maître seul est un public bien limité et bien monotone, surtout s'il s'érige en juge. Lire un texte aux camarades est donc un sérieux progrès mais l'intérêt de ce public finira lui aussi par se blaser, il faudra atteindre d'autres camarades, d'autres adultes par la correspondance, par le journal scolaire. C'est dans ce but que l'ICEM a mis et continue à mettre au point des outils (limographe, imprimerie…) et des techniques (correspondance interscolaire, journal scolaire…) qui tentent de renforcer les motivations du texte libre.

III. Le texte libre doit pouvoir explorer toutes les voies de l'expression écrite

Pour que le texte soit vraiment libre, il ne doit être marqué d'aucun tabou, l'enfant doit pouvoir y aborder tous les sujets qu'il choisit mais cette liberté ne serait qu'un leurre s'il n'avait conscience que son expression peut s'exercer dans des registres différents. De nombreux enfants sont persuadés que le texte libre doit obligatoirement raconter une histoire vécue, ce qui limite sérieusement ceux qui ont la vie la plus terne. Ils ignorent parce qu'ils ne se réfèrent qu'aux textes de leurs camarades, qu'un texte peut être autobiographique, documentaire, mais aussi imaginaire, poétique, voire satirique ou polémique.

Il arrive qu'on trouve sous leur plume des essais que nous n'hésiterions pas à appeler philosophiques si le terme n'évoquait à tort, l'intellectualisme et l'hermétisme. Car les enfants n'ont à priori aucun souci des genres littéraires, ils aiment se mesurer à toutes les formes d'expression, y compris pour les plus grands le pastiche et la parodie.

Le brassage apporté par la correspondance, les échanges de journaux et bien sûr les lectures personnelles, permettra d'élargir le clavier d'expression.

IV. Le texte libre et l'apprentissage de la langue

Le jeune enfant s'exprime spontanément et par comparaison au langage de ses parents et amis, il découvre les règles essentielles de la langue parlée. Il ignore ce qu'est une conjonction ou un verbe mais dès 4 ou 5 ans, il manie dans ses jeux le conditionnel, les subordonnées ("tu serais le docteur et tu viendrais parce que…").

De même le texte libre sera l'occasion d'expliciter les multiples règles de la langue écrite mais il ne doit pas devenir un prétexte à grammaire ou à conjugaison. De même que le petit ne parle pas pour apprendre à manier le conditionnel mais pour communiquer, l'enfant n'écrit pas ses texte pour qu'ils servent de support à des exercices scolaires. Les apprentissages qu'il fera lui seront donnés en surplus; plus il s'exprimera, mieux il apprendra à s'exprimer, il n'y a pas d'autre secret.

C'est pourquoi il ne faudra pas pressurer un texte pour en tirer toute la substantifique moëlle en vocabulaire, grammaire, stylistique et transformer en exercice formel ce qui doit au contraire rester acte fonctionnel lié à l'expression.

Méconnaître ce principe fondamental et ne considérer le texte libre que comme l'enrobage de la pilule scolastique, c'est s'exposer à provoquer chez les enfants les mêmes phénomènes de répulsion que pour les exercices routiniers des manuels. Ce n'est pas l'expression libre qui est alors en cause mais l'attitude du maître qui n'a fait que changer de routine.

Tous les écrits sont-ils lus à la classe ?

Cela dépend des auteurs eux-mêmes. Certains n'éprouvent pas l'envie de présenter en public toute leur production et ce choix est bien la moindre liberté à accorder au créateur. Néanmoins, il faut encourager à cette communication au groupe qui donne son vrai sens à l'expression.

Il ne faut certes pas brusquer mais accueillir, encourager; l'enfant le plus bloqué est justement celui qui a le plus besoin de se sentir écouté non seulement par un adulte mais par un groupe de ses camarades. À travers cette communication s'effectueront bien des prises de conscience, bien des transferts psychologiques. Les enfants apprendront à lire intelligiblement, sans timidité. On est souvent plus ému en défendant son propre texte qu'une lecture impersonnelle, mais on y met aussi plus de cœur. Le maître devra parfois aider celui qui peine le plus pour que chacun puisse transmettre son message.

Dans certaines classes de grands, pour limiter le nombre de textes présentés à toute la classe, les enfants ou les adolescents répartis en équipe opèrent un premier choix préalable. Il faut surtout veiller à ce que le procédé ne soit pas une entrave à la liberté d'expression et prévoir le droit de passer outre à cette présélection qui pourrait engendrer une sorte de censure ou d'académisme majoritaire. Le rôle du maître doit être justement d'éviter le rejet de ce qui est trop original pour être admis au premier contact et d'aider les enfants à accueillir les créations authentiques même lorsqu'elles déconcertent et à démystifier les faux bons textes obéissant aux routines de la sensibilité. Apprendre à résister aux conditionnements sociologiques, c'est faire acte d'éducation.

Les moments de lecture des textes libres

Il ne s'agit pas de transformer cette lecture des textes en cérémonial fastidieux. On peut au contraire multiplier les occasions: à la rentrée en classe, lecture d'un texte pour se mettre en train, à un changement d'activité, pour se détendre, avant la sortie. Tous les moments peuvent fournir l'occasion de valoriser l'expression d'un enfant. La classe pose des questions, donne son avis sur l'utilisation possible du texte: il peut être imprimé dans le journal, recopié dans le livre de vie de la classe, envoyé aux correspondants, il peut être à l'origine d'un album, d'un jeu dramatique, d'une enquête… Les suggestions exprimées ("on ne comprend pas très bien ce passage… tu devrais insister sur tel point… compléter telle idée…") permettront souvent à l'auteur de mettre au point son texte grâce à l'apport du groupe.


Que deviennent les textes libres ?

Dans une classe à faible effectif, on pourrait envisager d'imprimer pour le journal scolaire la totalité des textes écrits par les enfants mais dans la plupart des cas il faudra y renoncer.

Pour faire le choix des textes à imprimer, certaines classes procèdent par vote, d'autres réservent une page à chaque enfant en lui laissant le choix du texte. Quoi qu'il en soit, il importe de se débarrasser de tout formalisme: un groupe vivant n'est pas enfermé dans des règles rigides.  Ce serait de la fausse démocratie que d'admettre que 51% des voix permettent de concentrer toutes les décisions mais ne serait-ce pas une démocratie illusoire que de distribuer l'égalité du droit d'expression à la surface des pages imprimées. Notre but d'éducation n'est ni la compétition hargneuse ni le nivellement stupide, il est l'entraide, la mise en commun, l'épanouissement de la personnalité par le groupe et non contre lui.

Si son texte n'est pas retenu pour paraître au journal, l'enfant peut, après l'avoir fait corriger par le maître, le recopier dans son cahier personnel, sur le livre de vie de la classe, l'envoyer aux correspondants. Si toutefois, en fonction de la réaction du groupe, il préfère abandonner ce texte et en écrire un autre qui lui semblera meilleur, pourquoi l'en empêcherait-on ? La correction la plus fructueuse ne consiste pas obligatoirement à refaire la même chose mais parfois à partir dans une autre voie.

Nous devons en tout cas nous libérer du tabou qui prétend inutile et dangereuse toute activité non revue et sanctionnée par le maître. Certes la part du maître est capitale pour renforcer et valoriser le travail de l'enfant mais l'essentiel est pour lui d'écrire beaucoup même si tout n'est pas revu et corrigé. Que penserions-nous d'une mère qui mettrait un bâillon à son bébé pour qu'il ne parle pas mal lorsqu'elle n'est pas là pour le corriger ?

L'esprit de la mise au net collective

Il importe de bien définir l'esprit de cette mise au net: un enfant propose un texte qui, de don avis même, n'est pas parfait, le groupe va réfléchir sur ce texte et par des questions, des suggestions, aider l'auteur à approfondir son œuvre (si nous disons "le groupe" et non la classe, c'est parce qu'il est possible qu'une partie des enfants travaillent à d'autres activités silencieuses. Ceux qui participent à la mise au net peuvent avoir choisi le texte ou plus arbitrairement le faire à tour de rôle si le nombre oblige à une rotation des ateliers). À tout moment, il est le seul maître de son texte qu'il modifiera seulement quand il le jugera utile; souvent il dira: "c'est vrai, je n'avais pas pensé à cela, je n'avais pas donné cette précision, je n'avais pas songé à ce mot, à cette tournure…" Il se sentira heureux de voir sa pensée mieux comprise, plus expressive. Ce travail sera un moment d'échange profond au sein du groupe.

Par contre, dans une certaine conception scolastique de la mise au point du texte, il arrive à l'enfant d'être dépossédé de son texte que nul n'hésite à manipuler, à bouleverser, à "enrichir". Ce qui était un moment de vie tend à devenir un morceau de littérature. On joue collectivement à un jeu de remaniement ou d'enrichissement de phrases dont le point de départ est, on ne sait trop pourquoi, le texte d'un camarade. Quant à l'auteur, même si le maître le persuade de l'heureux résultat de cette vivisection, croyez bien qu'il ne se risquera plus à sacrifier sur la table d'opération quelques pensées personnelles; désormais il alignera des mots aseptisés sans contenu affectif, il écrira peut-être encore mais il ne s'exprimera plus, ce qui revient à dire que l'essentiel sera perdu.

Car il est relativement facile qu'un texte soit correct dans sa forme, c'est-à-dire académique, que les propositions s'enchaînent logiquement, que la concordance des temps soit respectée, que la structure réponde aux impératifs de la dissertation en trois points. Mais bien souvent de tels textes (le mot "correction" devrait nous en avertir) ont perdu la pulsation de la vie, le souffle de l'enfant. Il faut savoir s'arrêter à temps pour ne pas gommer avec certaines imperfections ce qui est la respiration particulière de chaque enfant, son style, même si le mot doit faire sursauter ceux qui le réservent aux grands auteurs.

Nous savons que chaque être a involontairement son style et c'est l'académisme qui efface les particularités personnelles au profit de la standardisation. Le but du travail collectif autour du texte n'est pas de le faire tendre vers une perfection impossible à définir sérieusement mais de rendre conscients tous ceux qui y ont participé des possibilités d'évolution d'un texte. Le résultat ne se mesure pas au texte définitif mais aux prochains qui seront écrits.

Le déroulement

Il y a bien des façons de procéder selon l'expérience de l'éducateur et la familiarité des enfants avec l'expression libre. Au début, le maître aura besoin d'animer la mise au net mais progressivement, il interviendra moins et les enfants seront les véritables animateurs. L'aboutissement pourrait être une amélioration naturelle par présentation successive du texte à plusieurs lecteurs choisis (c'est ainsi que beaucoup d'auteurs adultes modifient leur œuvre).

Nous donnerons ici quelques conseils aux débutants:

Dans certaines classes, on pratique la mise au point dictée que Freinet recommandait dans les dernières années:

Quand le texte est choisi, l'auteur le relit lentement, les camarades posent des questions, on décide quelles réponses devront être introduites dans le texte et l'on prévoit d'avance le remaniement éventuel du plan (on ajoutera un préambule, telle phrase du début sera mise à la fin pour servir de chute au texte). Puis on reprend le texte, phrase par phrase. Chacun peut demander une précision, proposer une amélioration mais c'est toujours l'auteur qui donne son point de vue en dernier lieu. Lorsque la phrase est explicite, agréable à l'oreille, elle est dictée. Avant de l'écrire, les enfants font les remarques d'orthographe, soit en demandant la parole, soit sur l'interrogation du maître, qui connaît le niveau de ses élèves ("Philippe, comment écriras-tu : oubliés ? pourquoi ?").

L'inconvénient de cette technique est qu'elle ne permet pas d'avoir à tout moment l'ensemble du texte sous les yeux mais ses avantages tiennent à sa rapidité, au fait que les enfants sont plus sensibles à l'oral qu'à l'écrit et que l'attention de tous est beaucoup plus sollicitée.

Bon nombre de classes préfèrent la mise au point au tableau. Le texte doit être écrit au tableau soit par l'auteur, soit par le maître qui peut marquer en pointillés les points d'orthographe litigieux. On lit silencieusement l'ensemble du texte puis on procède comme plus haut.

L'avantage est qu'on peut remanier chaque partie en voyant l'ensemble du texte; on peut matérialiser le plan en séparant les parties à la craie de couleurs, modifier si nécessaire la phrase précédente, parfaire la ponctuation; par contre le procédé est plus lent et l'attention des enfants moins soutenue.

L'approfondissement de la langue à partir du texte libre

Au cours de la mise au point, on aura fait des remarques de vocabulaire (recherche du mot juste parmi les synonymes), d'orthographe et de grammaire (accord, utilisation d'un pronom…), de stylistique (en modifiant les articulations d'une phrase…). Le maître a noté également ce qui nécessite une étude plus approfondie (utilisation correcte des temps, par exemple…). À la fin de la mise au point, il demande aux enfants ce que le texte leur a fait découvrir de nouveau et ces découvertes des enfants mériteront généralement d'être explicitées, approfondies et consolidées. Souvent le maître sera surpris de voir que les enfants ont découvert une notion qu'il croyait acquise depuis longtemps ou au contraire inaccessible à cet âge.

Ces remarques pourront être le point de départ de recherches plus systématiques dans une direction, voir d'une leçon à posteriori. Une voie très riche de la libre recherche en français est la variation sur tous les plans:

Il s'agit alors de laisser les enfants jouer avec le langage et les y amener s'ils ne le font plus spontanément comme les petits. Pour préciser certains points, il sera parfois utile de mener une étude systématique avec quelques exemples. Les phrases choisies doivent être simples, issues du langage courant mais il n'est pas indispensable de les extraire d'un texte libre que, selon l'usage de certains manuels, de ne retenir que de "grands auteurs".

Lorsque des enfants devront consolider certaines connaissances, on notera les exercices individuels à faire, pour se référer aux fichiers ou aux livrets autocorrectifs. Il sera profitable aussi de faire lire de bons textes d'auteurs sur le même sujet ou dans la même tonalité. L'ICEM a édité dans ce but des brochures SBT de textes d'auteurs. Les enfants qui viennent de travailler autour du texte libre seront plus sensibles à l'art de l'écrivain et cette confrontation après coup sera d'autant plus utile qu'elle intervient trop tard pour influencer, voire pour encourager au pastiche ou au plagiat inconscient ou volontaire; elle laisse place à des réflexions beaucoup plus profondes sur les possibilités de la langue et sur l'art de l'écrivain.

Haut de la page