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Apprendre à lire/écrire…

En octobre 1981, le Groupe départemental ICEM 34 (groupe de l'Hérault) a été sollicité par un inspecteur départemental de l'Éducation nationale pour présenter en conférence pédagogique la méthode naturelle de lecture. Annie Blancas et René Laffitte s'y sont rendus. René Laffitte travaillait en éducation spécialisée (classe de perfectionnement); voici la présentation qu'il a faite.

Instituteurs et praticiens nous-mêmes, nous ne sommes pas là pour vous faire une leçon de morale professionnelle. Militants pédagogiques, nous n'hésitons pas, quand nous l'estimons nécessaire, à critiquer l'école publique: son organisation, sa structure institutionnelle, ses pratiques, ses méthodes. Critiquer l'école publique, ne pas fermer les yeux sur ses défauts, c'est pour nous une façon de la défendre. Certains diraient "défendre notre outil de travail".

Nous ne nous contentons pas de critiquer, évidemment. Nous essayons, expérimentalement, de mettre à jour des possibles, des outils qui pourraient servir à d'autres. Nous ne vous dirons donc pas ce que vous devez faire, ce qu'il faut faire, mais plutôt ce qu'on peut faire. Nous n'avons rien à vendre, et les querelles de méthodes ne nous intéressent pas.

L'école primaire a pour but d'apprendre à lire, écrire, compter. Nous sommes d'accord avec ça. Nous parlerons donc aujourd'hui du lire/écrire. Écrire ? Écrire à qui ? Pourquoi ? Quand ? Écrire quoi ?

Je suppose que nous avons tous ici appris à écrire. Mais combien d'entre nous écrivent (je veux dire des articles, des livres…) et combien aiment écrire ? s'agissait-il de former des scribes ou des écrivains ? Nous pouvons dire la même chose de la lecture et du reste: s'agit-il de former au moule de gentils consommateurs obéissants, respectueux et dévoués ?

Si nous somme là, c'est que nous cherchons autre chose. Le pourcentage des enfants qui apprennent mal ou pas du tout à lire/écrire, condamnerait n'importe quelle entreprise de casseroles à la faillite. Seulement voilà, nous ne fabriquons pas de casseroles…

Dans tout ce qui va suivre, ne pensez pas aux "bons élèves", ceux qui supportent et justifient n'importe quelle méthode. Ceux-là, il serait bien difficile de les empêcher d'apprendre à lire. Pensez plutôt à ceux qui, pour diverses raisons, apprennent mal ou pas du tout à lire/écrire.

Commençons par un sondage gênant: en 1847, la plupart des ouvriers parisiens savaient lire et écrire (87%). Bien avant, donc, que la scolarisation n'ait été généralisée. Comment ? Par des apprentissages mutuels. Ceux qui savaient apprenaient à ceux qui ne savaient pas. C'est là une réalité encombrante. Comment expliquer que dans un système non scolaire, l'apprentissage de la lecture et de l'écriture soit plus efficace que dans une société scolaire avancée (…dans l'impasse!) où plus de la moitié des enfants apprennent mal ou pas du tout ? La sophistication des méthodes d'apprentissage (cf. "On apprend à lire en dansant") ne nous semble pas pouvoir améliorer les choses. La dyslexie, la dysorthographie et les autres dysmaladies vont croissant d'année en année, et les rééducateurs reviennent cher. "Simples instituteurs", nous osons émettre un avis la-dessus.

Deux facteurs nous paraissent essentiels:

a) Le désir de lire : or le désire naît d'un manque. "Ce n'est que quand on a des clous à enfoncer que l'on va chercher un marteau" (R.Fonvielle). Si le milieu familial n'apporte pas la preuve d'un certain plaisir ou d'une certaine utilité de la lecture, c'est dans la classe que les situations peuvent imposer la nécessité de lire/écrire, ainsi qu'une certaine souffrance de ne pas savoir le faire. La méthode naturelle de lecture est inséparable de l'organisation technique, pédagogique de la classe coopérative Freinet: des situations, provoquées ou non, entraînent ce désir:

b) Le sens, la signification et le contenu de ce qu'on lit ou écrit:

Or tout ceci nous paraît fondamentalement absent de toutes les "nouvelles" méthodes. Ce qui nous fait dire en raccourci: Dans la classe normale, on lit de la lecture et on écrit de l'écriture. Dans la classe Freinet, on lit de l'écriture (des autres) et on écrit de la lecture (pour les autres)!

La relation à l'écrit, imprimé, est assurée par l'imprimerie qui paraît sur ce point difficilement concurrençable:

Et quels éléments sont manipulés ainsi? Du langage!… des morceaux de plomb, de lettres, d'éléments épars, naissent phrases, textes, idées. Du sale (encre) sort une page impeccable. À partir des "corps d'imprimerie" quelque chose "prend corps", quelque chose naît là, ou renaît. Si, comme le disent certains psychanalystes, l'être humain se structure dans et par le langage, étonnons-nous que certains enfants, plus ou moins "éparpillés", se "remettent en marche" sans psychothérapie, grâce à l'imprimerie…

Il est surprenant que depuis 1925, cela ne soit ni plus connu, ni plus admis. Au-delà su sens et du désire, le reste nous paraît moins essentiel. À partir du texte imprimé, tout peut "marcher" pour apprendre à associer des phonèmes, des mots, etc… L'apport de certaines sciences de l'éducation peuvent trouver là une application efficace. Le "goût" de la lecture commence dans cette posture face à l'écrit. Le contact avec la pensée, les livres, et les histoires adultes, pourra alors être efficient.

Les ouvriers parisiens avaient le désir d'apprendre, et le sens de cet apprentissage était tout trouvé. Même un enfant de 11 ans, assis sur les marches d'escaliers devenait alors un pédagogue efficace. En 1982, on pourrait espérer faire au moins aussi bien.

Au lieu d'obliger les enfants illusoirement à lire/écrire, en les plaçant dans des situations où lire/écrire ne sert qu'à faire plaisir à l'adulte (sans parler des textes idiots qui servent pour cet apprentissage: "la lune a lui"…), il semble plus efficace, plus éducatif, de laisser les enfants libres d'apprendre à lire/écrire comme bon leur semble, en les plaçant dans une situation qui les oblige à le faire. Les amateurs passionnés auront remarqué qu'à aucun moment, les questions de "globale" ou de "synthétique" n'ont été évoquées. On peut en effet laisser cela pour ceux que ça amuse.

Quelques à-côtés non négligeables:

Voici à titre d'exemple, quelques textes d'enfants qui, depuis, ont appris à lire, sans aucun traumatisme:

"…Sandrine (une copine) est une grosse vache.

Un monsieur est venu à la maison, et puisqu'il nous a embêtés, je lui ai bouché le passage avec des estrons.

Mon papa a la grippe des virus, et quand la grippe sera morte, papa entendra les cloches sonner parce qu'on ira à l'enterrement de sa grippe.

Annie (la maîtresse) fait mal son travail, car elle nous donne des fiches trop difficiles…" (Pierre, 7 ans)

"Samedi, au conseil, on m'a reproché de manquer la classe, parce que je ne peux pas faire mes responsabilités. J'ai dit: Ma mère vendange; je garde mon père. Il a des crises; il bat tout le monde. Alors des jeunes l'ont tabassé. On n'a pas écrit la critique sur le cahier." (Marina, 10 ans; texte dicté et mis au point pour sa correspondante)

Pierre et Marina ont écrit ces texte à une époque où ils apprenaient à lire/écrire. Ils ont tout utilisé (y compris l'aide de l'adulte) pour que phonétiquement, ces écritures soient signifiantes et transmettent leur pensée à d'autres: ils ont appris à lire/écrire.

Évidemment, avec ces textes, plus de progression "scientifique" possible dans l'apprentissage des phonèmes. Mais peut-être qu'en renonçant à cette logique dans l'apprentissage, on respecte une autre logique souvent insoupçonnée: celle de l'être humain qui se construit selon sa propre logique.

Avant que notre ministère ne devienne celui de la Rééducation Nationale, il paraît urgent d'éduquer avant de rééduquer…


Petite note de mise à jour:

Bien entendu, ce texte date de 1982! L'imprimerie, dont il est beaucoup question, et qui n'est plus beaucoup en usage dans nos classes, pour ne pas dire plus, ne nous empêchera pas d'avoir compris que l'essentiel n'est pas là, quoique je comprenne bien, avec d'autres nostalgiques, combien cet outil était structurant et aidant, et pour les apprentissages sociaux et pour les apprentissages académiques.

En effet, la caducité de certains morceaux de cette écriture n'arrive pas à faire oublier à quel point le fond reste d'une actualité brûlante. Et si l'imprimerie a souvent pris le chemin des fonds d'armoires, d'autres outils permettent aujourd'hui de prendre en charge cet écrit-lire, de lui donner caractère et force, et de soutenir cet apprentissage fondamental.

Marc Audet, 2003

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