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Réflexions sur les ceintures de comportement

Céline Laflamme, Chantiers no.42, juin 88

Avant d'arriver à l'école optionnelle, je connaissais la pédagogie Freinet grâce à quelques lectures. Des écrits Freinet, "Les Dits de Mathieu" m'avaient particulièrement marquée, et le cheminement même de Célestin Freinet m'avait fascinée. Le courage me fascine.

De Freinet, je percevais à la fois la simplicité de l'homme et la complication inutile de certaines formulations, à la fois l'humilité de l'enseignant et l'orgueil du fondateur, le cheminement du jeune enseignant marxiste plutôt rigide et l'orientalisme ou le rogérisme souriant de son âge mûr.

Malgré tout, il est une chose qui m'a profondément confondu dès mon arrivée à Marcel-Lortie: cette institution que l'on nomme les ceintures de comportement (ceinture: bande servant à serrer la taille, à ajuster les vêtements, dispositif qui entoure la taille, gaine pour maintenir les muscles abdominaux, ce qui entoure, encadrement, enceinte…).

Devant ma propre incapacité à utiliser les ceintures, je sens le besoin de faire le point sur ce que je ressens face à elles, sur les raisons de mon incapacité à les utiliser. Par sa couleur, la ceinture de comportement est une référence à celle du judo, cette bande d'étoffe qui retient le kimono du judoka, du samouraï, la couleur identifiant le degré d'habileté ou de performance.

Le judo est une technique japonaise de combat sans armes, c'est un art martial, c'est l'art militaire des samouraï.

martial: ce qui est relatif à la guerre

samouraï: guerrier japonais de la société féodale

La ceinture, c'est aussi pour moi la ceinture de cuir, la "strappe" de notre enfance. La ceinture de comportement est-elle une "strappe" psychologique ? plus subtile, mais strappe quand même, comme disait Plume Latraverse!

Dans tout ce que j'ai lu de Célestin Freinet, je ne crois pas avoir lu quoi que ce soit en relation avec les ceintures comme technique de reconnaissance des attitudes et des comportements des enfants. D'ailleurs, je suis tout-à-fait incapable d'imaginer Freinet, l'anti-militariste, utiliser des symboles martiaux comme technique pédagogique. Je songe en particulier à ces dits de Mathieu traitant l'un de "l'inutile travail de soldat" (p.46), et l'autre de "la pédagogie à queue de morue" (p.56). Des ceintures, est-ce que ça s'additionne ? Quel est le sens d'une expression comme: "J'ai trois ceintures vertes dans ma classe" ?

Cela ne donne-t-il pas l'impression que les trois ceintures sont interchangeables ? Les enfants sont-ils semblables à ce point qu'on puisse les réduire à une même couleur ? Individualiser, c'est refuser de s'adresser à l'élève moyen, c'est refuser l'interchangeabilité. Somme toute, individualiser, c'est reconnaître l'individu pour ce qu'il est et, quels que soient les critères utilisés, un individu, c'est toujours infiniment plus que la couleur qualifiante d'une ceinture.

Que ce soit à cause du symbolisme de la ceinture (qui serre, qui entoure…), de celui de la strappe, des arts martiaux ou de la hiérarchie militaire, je me sens incapable d'utiliser un système d'étiquetage qui m'apparaît peu pertinent dans une pédagogie ouverte, une pédagogie de bon sens. Il me semble que les ceintures recréent des sous-groupes homogènes. Il y a sept couleurs, il y a donc possibilité d'un maximum de sept sous-groupes. Mais n'est-ce pas là une façon de court-circuiter l'individualisation ? Pour Freinet, il me semble que les deux termes sont l'individu et le groupe. Est-ce que le système des ceintures ne vient pas introduire un moyen terme abstrait : la catégorie par couleur ? On se refuse, avec raison, à distinguer les gars et les filles et pourtant ce sont des catégories objectives. Et on introduirait des catégories abstraites et subjectives!…

Dans les termes à proscrire dans l'utilisation des ceintures on retrouve "comparaison", "meilleur", "idéal". Je comprends mal que l'on puisse éviter les comparaisons, que les enfants puissent les éviter lorsqu'on leur dit qu'il y a des catégories différentes, que lorsque l'on est dans une couleur on a des droits et des devoirs différents de ceux qu'on aurait si on était dans une autre couleur.

Mieux vaut être ceinture noire que ceinture blanche, si j'ai bien compris! Les couleurs ne sont pas seulement différentes, elles sont en ordre progressif. Comme si on pouvait exiger d'un enfant qu'il évolue selon un ordre préétabli plutôt que selon sa personnalité propre. C'est viscéral, je suis incapable de les utiliser, les ceintures! Pourtant je me sens en accord avec plusieurs des objectifs sous-jacents à cette institution. Réfléchir sur ce que l'on ne réussit pas à s'approprier c'est aussi réfléchir aux moyens à prendre pour parvenir aux objectifs recherchés. C'est aussi la part du maître que d'aider l'enfant à développer des comportements appropriés à la vie du groupe, que d'aider l'enfant à devenir responsable, autonome.

Dans cette perspective et parce que je privilégie des relations interpersonnelles de qualité, il me semble que l'approche par contrat entre l'enfant, l'enseignant et le parent, contrat ayant des objectifs adaptés à l'enfant et à la situation dans laquelle il se retrouve, représente une piste intéressante que j'ai tenté d'explorer et qui ne m'apparaît pas dénuée de pertinence. Il faudra bien à un moment donné décrire ce que j'entends par contrat.

J'aurais des enfants quadrillés, si j'appliquais la grille des ceintures!


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