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LE MULTI-AGE ET LA PEDAGOGIE FREINET

L’an dernier, nous avions un atelier de parents sur le multi-âge. Plusieurs de vous sont venus en discuter, échanger leurs idées sur la question. Il n’est pas superflu d’y revenir de temps à autres, d’une part parce que plusieurs n’y étaient pas quand nous en avons parlé, d’autre part parce qu’il s’ajoute chaque année de nouvelles personnes qui arrivent avec leurs questions et leurs conceptions du multi-âge.

En fait, j’ai envie de refaire le point sur cette question, parce que pour moi, des choses se sont renforcées, alors que d’autres se sont révélées des clichés qui ne résistent pas à l’expérience! Je tiens tout de même à dire que la question n’est pas nouvelle. L’école n’a pas inventée le multi-âge; tout notre édifice social, à commencer par la famille, démontre la nécessité de prendre en compte l’état de fait: tout est différence. En cela, le multi-âge à l’école n’en est qu’une manifestation.

Historiquement, il s’agissait du type d’orientation scolaire le plus répandu, administrativement inévitable. Seuls les milieux urbains, et récemment encore, pouvaient posséder des écoles assez grandes et une clientèle assez vaste pour justifier un classement dit “homogène”. On sait la gratuité, pour ne pas dire la fatuité, de ce mot; rien n’est plus hétérogène qu’un groupe humain, même quand on essaie de niveler et de faire disparaître les différences. Aujourd’hui, le multi-âge est moins fréquent et est devenu un “empêcheur d’enseigner en rond”. En effet, tout s’est peu à peu orienté, tout s’est structuré de plus en plus en fonction d’une homogénéité de programme, d’âge...

Puis, un peu partout, on revient au multi-âge, mais il ne faut pas s’y tromper: on a des classes multi-âge parce que le nombre et le type de clientèle s’en accommodent mieux. Ou parce que cela arrange bien la répartition des ressources humaines dans le système scolaire. C’est d’abord souvent une question administrative! Dans ces conditions, on n’est jamais assuré de la sorte de classe qu’on va retrouver: une année, on peut être en uni-âge, une autre en multi-âge, sans être certain d’une sorte de continuité. Moi personnellement, un multi-âge comme ça, je n’y vois guère d’avantage, et dans ces conditions, je comprends bien que des enseignants hésitent à s’en retrouver heureux, ou que des parents éprouvent des réticences! En fait, le multi-âge intéressant, c’est celui qui offre un minimum de continuité. Et c’est celui que nous avons choisi à l’école.

Une autre situation de fait me semble tout à fait fondamentale à affirmer: la distinction à faire entre pédagogie Freinet et multi-âge. Je ne sais trop d’où vient la confusion, mais le fait est que bien des gens prennent l’une pour l’autre! Peut-être est-ce dû à quelques grandes gueules, dont je suis, qui parlent de l’une et l’autre choses, sans toujours bien les distinguer. Parce qu’il faut les distinguer!

Je ne vous redirai pas ce que c’est que la pédagogie Freinet. Cela a été fait autrement, et suffisamment sans doute pour que nous reviennent automatiquement les “expression, communication, coopération, tâtonnement...” Mais le multi-âge, lui, n’est pas une approche pédagogique, une méthode, et encore moins une pédagogie. C’est une manière de constitution de groupe, ni plus ni moins! Quand le multi-âge devient un choix possible, ce qui n’est guère courant déjà, on se retrouve face à deux choix:

1.        je fais ou je ne fais pas de multi-âge;

2.       je fais ou je ne fais pas de pédagogie Freinet.

Je ne vous apprendrai rien, vous qui avez appris à faire des maths, en vous disant qu’on se retrouve alors avec quatre possibilités:

·         je ne fais pas de multi-âge ni de pédagogie Freinet;

·         je ne fais pas de pédagogie Freinet mais je fais du multi-âge;

·         je ne fais pas de multi-âge mais je fais de la pédagogie Freinet;

·         je fais du multi-âge et de la pédagogie Freinet!

Je ne vous apprendrai rien non plus en vous disant que ce qui m’intéresse, ce sont les deux derniers choix, et que le mien, personnellement, est le dernier! On pourrait bien causer des deux autres, mais on s’égarerait un peu de nos deux préoccupations: le multi-âge et la pédagogie Freinet, dans leurs relations et leurs distinctions!

Je pense qu’il faut bien redire: se retrouver en multi-âge sans qu’on l’ait choisi, ce n’est pas souhaitable. Car il ne s’agit pas seulement de désirer cette forme d’organisation; il faut aussi être organisé et outillé en conséquence, ce qui n’est pas évident, ou avoir envie de le faire, ce qui n’est pas évident non plus! Mon discours à moi, il faut le dire, est toujours en fonction du fait que j’ai fait le choix, et que je me suis engagé dans une organisation et un outillage conséquents. Et que je travaille aussi dans un milieu qui le favorise beaucoup, ce qui n’est pas très courant, disons-le!

Beaucoup d’arguments s’échangent pour ou contre le multi-âge. J’en ai personnellement utilisés plusieurs déjà pour défendre mon choix, et certains de ceux-là n’ont pas résisté au vécu, alors que d’autres se sont révélés majeurs. On fonde souvent son choix du multi-âge sur le fait qu’il nous offre un milieu de vie plus naturel. C’est vrai. La classe multi-âge ressemble plus à la vie que l’autre. Mais il y a là un “si”. Rappelons-nous que la classe de toute manière est loin d’être une situation naturelle, elle-même. Du moins au point de départ. C’est sûr qu’il s’y tisse quelque chose qui devient la vie, pour le moins qu’on fasse quelque chose pour que ça arrive. Notre choix de la pédagogie Freinet y est bien pour beaucoup, sans doute. Une classe multi-âge peut bien devenir un milieu plus naturel, mais à condition qu’on ait par ailleurs envie que notre classe soit un milieu plus naturel.

Pour moi, donc, une classe multi-âge est plus “naturelle” si je suis en pédagogie Freinet! Sinon, ça peut devenir quelque chose d’absolument effrayant!

On a parfois avancé que la compétition est impossible dans un milieu multi-âge. A mon avis, c’est tout-à-fait faux! Il serait plus juste de dire qu’en pédagogie Freinet, la compétition ne trouve pas de justification. Il n’y a pas de relation directe entre les différences d’âges et d’intérêts et l’obligation de coopérer! Dans notre monde, ça aurait plutôt un lien avec la compétition! La coopération et la compétition sont en fait liées d’une part à ce que le milieu propose comme tendance éducative et, d’autre part, ce qu’on renforce nous-mêmes en classe. Dans une classe uni-âge, il peut même y avoir plus de coopération que dans une classe multi-âge. En fait, ce qu’il faudrait dire, c’est que la structure pédagogique qu’on met en place, en faisant notre pédagogie, rend la coopération nécessaire, ou à tout le moins utile, et que la compétition n’y trouve pas sa place (on l’espère!). Quant au multi-âge, il peut y apporter une justification supplémentaire, en mettant en évidence les différences d’expérience et ce qu’elles ont d’utile à l’apprentissage.

Est-ce qu’on sensibilise les enfants à la réalité sociale par le multi-âge? Est-ce qu’on les amène à considérer normal d’être tous différents, comme ils le vivent ailleurs? En fait, si on s’occupe de cette question, je dirais que là aussi on s’offre une occasion de plus, et majeure encore, de prouver que c’est vivable ensemble, et de s’entraîner à le faire. Cela ne rend pas la chose plus facile, on le sait. La tendance sociale n’est pas beaucoup à se préoccuper des autres. Quand on le fait, en société, on sait à quelle résistance et quelle inertie on doit faire face. La classe en sera le reflet, quelle que soit sa composition!

Là aussi, on le voit, ce qui est en question, c’est bien plus le choix pédagogique, social et même politique.

C’est bien vrai qu’on ne peut pas ne pas voir la diversité, en multi-âge. Elle nous saute aux yeux! Il couvre (le multi-âge) théoriquement, et ça se vérifie en pratique, une plus grande étendue, pour une classe donnée. Si on a envie de fonder notre approche pédagogique sur la richesse qu’apporte la différence, sur les “accidents” que ça provoque, la classe multi-âge amènera sans doute tout ça à profusion. Naîtront des intérêts qui ne seraient pas venus autrement, des apprentissages seront facilités... Mais si on est embêté parce que l’approche qu’on a avec un enfant ne fonctionne pas avec l’autre, si on est ennuyé par la nécessité d’ajuster notre discours, nos interventions à chaque personne, alors ce n’est plus l’idéal. Si on croit que toute personne est un modèle, d’une manière ou d’une autre, pour les autres, on ne peut rêver mieux. Mais si on n’est pas convaincu que tous peuvent apprendre à tous, ou si on n’est pas prêt à faire vivre ça aux enfants, au risque de l’imposer même, vaut mieux ne pas s’embarquer! Ce serait illusoire là encore, de penser que ça facilite les choses. Un choix pareil n’est pas fait pour faciliter, on le sait bien sur le terrain; il est fait pour atteindre, peut-être, plus de cohérence avec nos annonces, et plus d’efficience dans nos gestes.

Pour ma part, la justification majeure de mon choix du multi-âge, c’est la continuité; celle que permet l’arrivée constante de nouveaux enfants, conditionnée par le départ d’anciens, les anciens nouveaux devenant les nouveaux anciens!

Trêve de jeux de mots! Des gens croient qu’on peut vivre une continuité intéressante en suivant un groupe plus d’un an, ce qui est très vrai. Mais une fois cette continuité interrompue, on se retrouve le bec à l’eau, dans la situation de repartir de zéro avec un groupe complet de nouveaux, qu’on trouve à ce moment bien petits! Avant de poursuivre l’idée de continuité, il importe peut-être d’en situer la nécessité.

Je crois que la pédagogie que nous prônons, avec les objectifs que nous désirons atteindre, demande “patience et longueur de temps”. C’est là pour moi le premier des deux éléments qui m’amènent au multi-âge et à la continuité qu’il permet. Après plusieurs années de pratique, je suis persuadé que c’est possible de faire de la pédagogie Freinet partout et en toutes circonstances. Mais comme d’autres choses peuvent le faire aussi, le temps nous limite. Travailler sur un an avec des enfants, c’est beaucoup trop peu pour arriver là où je veux! C’est sans doute vrai avec d’autres approches, pour d’autres enseignants, parce qu’on entend très souvent dire: “On est en avril, et voilà qu’ils en sont où je voulais et qu’on peut maintenant avancer vraiment; mais dans deux mois c’est fini!”  

Moi, ça ne me console pas de savoir que d’autres le pensent aussi! Si je suis assuré de travailler deux ou trois ans avec un enfant, là je me sens mieux! J’ai beaucoup plus de chances d’arriver là où je veux, pour autant que ce soit faisable.

Mais si je veux gagner ainsi du temps, je trouve que c’est tout aussi important d’en sauver aussi en n’étant jamais obligé de recommencer de zéro. C’est pourquoi, le deuxième élément de continuité, complémentaire du premier, est le fait de conserver, en dehors des enfants eux-mêmes, une identité à la classe. De garder un minimum d’enfants d’une année à l’autre, de sorte que les institutions, les règles de vie, les procédures ne sont jamais des ré-inventions, mais plutôt des adaptations à un groupe, à la fois semblable et différent. C’est pourquoi j’aime bien ma classe de deuxième cycle. Les enfants arrivent en 4ième, restent en 5ième en devenant peu-à-peu des leaders expérimentés et finissent en 6ième comme les “cracks”. Chacun son tour, avec les exceptions qui confirment la règle! La classe est quelque chose, en dehors et en plus des enfants. Une entité, un environnement, une tradition et une histoire, qui joue son rôle de catalyseur, de sécurité pour les nouveaux qui voient du monde à l’aise dans ce qui paraît énorme pour eux, parce que c’est nouveau! La sécurité du multi-âge!

Il resterait bien à vous expliquer comment vivre ça au jour le jour. Quelle organisation mettre en place, quels outils sont nécessaires ou utiles, quelle gestion assurer, quelles responsabilités à partager!? Un prochain texte pourrait bien le dire.

En guise de conclusion, il m’apparaît important de revenir sur quelques points signalés dans nos discussions, à chaque fois qu’on parle multi-âge. Il est vrai d’abord, que la coopération qu’on choisit de valoriser et de favoriser est plus facile à vivre chez les petits que chez les grands; et dans une classe multi-âge ça nous apparaît encore plus. On peut être tenté de dire alors “bravo pour le multi-âge chez les petits et interdiction avec les grands”. Remarquez que j’ai déjà entendu l’inverse, au sujet des petits de 1ière qui eux, ne savent pas encore lire! Je serais tenté moi, de dire que la question n’est pas là! Pour les grands, en tout cas! Le poids de l’environnement social est de plus en plus lourd à mesure qu’on va vers les grands, et ce n’est pas évident qu’ils trouvent facile de coopérer. Mais nous avons par ailleurs un choix à faire. On peut constater ça, sans vouloir y intervenir, ou penser que c’est trop lourd à porter. Ou encore, on peut se dire que c’est le temps ou jamais où il faut y travailler! Malgré la résistance grandissante. (Il devrait bien y avoir une justification du même genre pour les petits).

On dit souvent aussi que des “petits” (les plus jeunes du groupe), en multi-âge doivent  “prendre leur trou” et attendre leur tour; ils seraient écrasés par les “grands”. On peut considérer ça comme négatif, peut-être, mais est-ce que ça l’est vraiment? Je préfère penser qu’ils “prennent de l’expérience au contact d’expérimentés”. Et il reste toujours d’une part la personnalité de petits qui savent percer quand même, et d’autre part, la “part du maître”, qui n’est pas vigilant que pour quelques-uns, idéalement. Sans compter qu’une organisation coopérative devrait prévoir des règles pour que des expérimentés sachent qu’on ne l’est vraiment que si on est aussi coopératifs pour les moins expérimentés! Bref, on a le droit de sanctionner, parfois!

On n’a pas fini d’en parler,hein?!

Pour finir, une boutade: la véritable relation qu’il y a entre la pédagogie Freinet et le multi-âge, c’est... celle qu’on fait!

Marc Audet, Beauport                                                      

(texte paru initialement dans Chantiers No.52, juin 90)

 

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