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L'école, milieu thérapeutique ?
Par Charles E. Caouette, Ph.D., professeur titulaire, Département de Psychologie, Université de Montréal

Note de présentation:

Lors du 9ième Congrès de l'Association internationale des éducateurs de jeunes inadaptés, tenu à Montréal en avril 1978, un panel a été formé pour discuter de la question suivante: quelles sont les conditions pour que l'école devienne un milieu social thérapeutique? Le docteur Caouette était l'un des membres de ce panel. Nous croyons que, même sortie de son contexte, sa communication peut stimuler une réflexion critique importante sur l'éducation et sur l'école

L'école: un milieu social thérapeutique

La question qui est posée ne porte que sur les conditions; on peut donc croire que l'on accepte d'emblée l'objectif qui est proposé, à savoir faire de l'école un milieu thérapeutique.

Si tel est le cas, si l'on veut que l'école régulière, l'école de tous les enfants, devienne un milieu thérapeutique, la seule condition qui me paraît nécessaire, c'est que tous les enfants soient malades! Ceci pour vous dire, car je veux être très franc et direct, que le titre même de l'atelier me paraît tout à fait bizarre et quasi aberrant… Mais puisque la question se pose, ou puisqu'on pose la question, il faut maintenant l'envisager de face et ne pas l'esquiver.

Cette question dénote d'abord à quel point tout le milieu de l'éducation s'est subjugué et identifié au modèle médical et au modèle clinique. À l'école, on parle de façon tellement courante de prévention primaire et secondaire, de dépistage, de diagnostic précoce, de diagnostic différentiel, de traitement et de thérapie, que l'on trouve quasi normal, voire même avant-gardiste, de vouloir faire de l'école tout court un milieu thérapeutique.

Bien sûr, ceux qui ont proposé le thème de cet atelier ont surtout songé aux enfants-problèmes et ils se sont demandés s'il n'y aurait pas moyen que ces enfants puissent être traités dans le milieu régulier, à savoir à l'école même. Comme c'est surtout sur ces enfants inadaptés et mésadaptés que nos échanges vont porter, comme c'est de ces enfants-problèmes que la plupart d'entre vous êtes les spécialistes, vous me permettrez de centrer davantage mon intervention sur l'enfant normal. Les enfants normaux, espèce en voie de disparition à cause du raffinement sans cesse croissant de nos instruments de dépistage et de diagnostic, méritent d'autant plus qu'on s'y arrête un peu que la plupart des spécialistes des sciences humaines que nous sommes ne voient pas très bien ce qu'ils pourraient faire pour eux. Posons donc le problème très carrément et aussi honnêtement que nous le pouvons, même si au premier abord ce problème suscite des réactions passablement défensives. Loin d'être un milieu social thérapeutique, l'école actuelle est un milieu pathogène, elle est un milieu qui compromet gravement le développement intégral et la santé physique et mentale de l'enfant.

L'école, milieu pathogène

Qu'on veuille le reconnaître ou non, il nous suffit de regarder les statistiques que publient depuis dix ans les divers services de l'enfance inadaptée, pour nous rendre compte que l'école, l'école régulière, crée beaucoup plus de problèmes et d'enfants-problèmes que les spécialiste, également en nombre croissant, n'en pourront jamais traiter ou guérir. L'école que nous nous sommes donnée, dans notre société actuelle, l'école que nous continuons de maintenir, d'autant plus que nous en sommes les produits les plus raffinés… et les plus rassurants, cette école est fondamentalement un milieu artificiel.

C'est un milieu où l'enfant vit essentiellement une expérience prolongée (la scolarité obligatoire s'étendant de 5 à 15 ou 16 ans), de conditionnement; ce n'est peut-être pas un conditionnement dit "opérant" mais c'est certes un conditionnement hautement efficace. Bien sûr, nous sommes d'accord pour que les enfants apprennent à lire, à écrire, à compter, qu'ils apprennent des éléments de sciences naturelles, d'histoire ou de géographie, et ce n'est pas sur ces contenus explicites que je veux m'attarder, mais sur les contenus implicites ou cachés de l'école. Je veux vous parler non pas de ce que les enfants "apprennent" mais de ce qu'ils vivent à l'école.

Les enfants vivent à l'école une expérience systématique et continue de dépossession et d'aliénation d'eux-mêmes. Et si l'on ne conteste que rarement ce problème majeur et ce caractère pathogène de l'école, c'est que l'on reconnaît que cette école prépare très bien l'enfant à la société industrielle dans laquelle nous vivons. On déplore certes qu'il en soit ainsi, mais on s'y résigne comme à une fatalité.

L'école fabrique l'homme-outil dont a besoin notre société de production et de consommation compétitive. Et ce n'est pas par ses programmes d'étude que l'école prépare le futur travailleur, c'est pas son organisation, par ce qu'elle fait vivre à l'enfant. Dès son arrivée à l'école, l'enfant est nié comme enfant; il est un adulte (précis) que l'on va former lentement.

L'enfant est dépossédé de :

L'école, milieu de vie et de santé

Mais ces changements qu'il est urgent de faire au niveau de l'école nécessitent l'apport et la collaboration de tous les spécialistes des sciences humaines. Nous avons la responsabilité professionnelle et sociale de représenter les besoins humains fondamentaux de tous les enfants, normaux ou handicapés, et nous avons la responsabilité urgente et prioritaire d'aider l'école à répondre à ces besoins fondamentaux de l'enfant.

Il est temps que les spécialistes considèrent les mésadaptés comme des signaux d'alarme et non comme des cas à traiter. Il est temps que l'on cesse de passer la vadrouille sur le plancher et que l'on se décide enfin à fermer les robinets !

Je conclurai mon propos en vous livrant une fable de Chuang-Tsu, écrite il y a plus de trois siècles avant le Christ, et que Théodore Roszak reproduit dans son volume The Making of a Counter-Culture (Doubleday & Co. Inc., 1968).

L'alouette et les grenouilles

Il était une fois une société de grenouilles qui vivaient au fond d'un puits profond et sombre. Ces grenouilles étaient gouvernées par un grand patron grenouille qui se disait le propriétaire du puits et de ses occupants. Ce patron vivait du labeur des autres.

Occasionnellement, une alouette excentrique volait jusqu'au fond du puits et chantait aux grenouilles les choses merveilleuses qu'elle avait vues hors du puits, tels: le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, la vallée, la mer, le vent, les fleurs… À chaque visite, le patron disait à ses grenouilles que cette terre enchantée serait après leur mort la récompense de leur bon travail au fond du puits. Secrètement, le patron, qui était à demi-sourd, et jamais certain de ce que chantait l'oiseau, pensait que cet oiseau étrange était complètement fou.

Avec le temps et peut-être déçues par les dires de leur patron, les grenouilles étaient devenues sceptiques quant aux contes de l'alouette et elles la trouvaient aussi un peu folle. Cependant, les grenouilles avaient été convaincues par certains libres penseurs parmi elles que l'oiseau était employé par le grand patron pour les réconforter et les distraire et que tous ses chants étaient des mensonges.

Mais il y avait aussi parmi les grenouilles un philosophe qui avait pensé que ce que disait l'alouette n'était pas exactement mensonge ou folie, mais un message aux grenouilles et qu'elles pourraient être moins malheureuses si elles se décidaient à réorganiser leur puits. Il leur expliqua donc que lorsque l'alouette parlait du soleil et de la lune, elle voulait sans doute dire que l'on pourrait introduire une merveilleuse lumière dans le fond du puits et y faire disparaître la noirceur. Quand elle parlait du vent, elle voulait probablement dire que les grenouilles pourraient jouir d'une meilleure ventilation au fond du puits au lieu d'y respirer l'air fétide. Quand elle parlait de son vol étourdi et joyeux dans le ciel, elle signifiait la joie de libérer ses sens et qu'il ne fallait pas être des esclaves besogneux au fond de ce puits. Son élan sauvage parmi les étoiles signifiait la liberté pour tous quand le grand patron serait déposé. Bref, le philosophe concluait qu'il ne fallait pas mépriser cet oiseau.

Les grenouilles se prirent d'affection pour l'alouette et quand vint la révolution – car les révolutions finissent toujours par se faire – les grenouilles inscrivirent l'image de l'alouette sur leur bannière. Après avoir déposé le grand patron, elles illuminèrent et ventilèrent leur puits et jouirent de beaucoup plus de loisirs et de liberté.

Cependant, l'excentrique alouette revenait toujours les visiter chantant le soleil, la mer, le vent, les fleurs et la grenouille philosophe, ennuyée, se dit qu'on n'avait pas besoin de ces chants cryptiques. De toute façon, il était ennuyeux d'avoir à écouter ces fantaisies qui avaient perdu leur à-propos sur le plan social.

Aussi un jour, capturèrent-elles l'alouette, elles la tuèrent, l'empaillèrent et l'installèrent à la place d'honneur dans un musée de la ville où l'admission était gratuite.

Est-ce que nous ne sommes pas en train de nous demander, avec notre compétence et notre sérieux de spécialistes, quelles sont les conditions pour que le Puits des grenouilles devienne un Milieu social thérapeutique ?

(publié en octobre 1979)

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