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Qu’est-ce qu’un éducateur Freinet ?

Marc Audet,

Beauport, le 23 mai 1992.

Quelle question!

On a dépeint déjà le profil de l’enfant “qu’on voulait former”, en pédagogie Freinet. On a détaillé les objectifs que nous visions, en décrivant de multiples façons quels savoirs, savoir-faire et savoir-être il devrait avoir, en sortant de nos classes. Nous ne sommes bien sûr pas maîtres de toutes les circonstances qui influencent le développement d’un enfant, et nous ne sommes pas non plus des êtres parfaits. Le “résultat” ne saurait être automatique!

Nous devons aussi “faire nos classes”: la sagesse et les habiletés qui nous sont nécessaires se développent avec le temps; les connaissances qui nous seraient utiles s’accumulent au gré des expériences faites et de l’aide qu’on peut attendre de d’autres personnes qui expérimentent aussi. La proximité et le soutien d’un groupe organisé, ou d’une équipe, en pédagogie Freinet, ne sauraient être superflus. Mais une fois la vitesse de croisière atteinte, ça ressemble à quoi un éducateur Freinet?

C’est dans l’attitude d’abord qu’on reconnaît quelqu’un comme pédagogue Freinet. Il se sent en recherche constante, dans une situation, tant qu’il n’a pas expérimenté une démarche ou une technique que le temps et les essais ont convaincues de réussite. Il est constamment lié à la réalité concrète du besoin à satisfaire, de répondre à l’intérêt identifié par une procédure ou un outil palpable. C’est un réaliste.

Il recherche constamment une cohérence entre les gestes qu’il pose et les objectifs qu’il a identifiés. Il est conséquent. Il s’est donné des buts à atteindre et sa pratique est teintée de ces orientations. Il est engagé.

Il a choisi délibérément de changer la relation qu’il entretient avec les enfants de celle que l’habitude et la tradition imposent. Il les considère d’abord comme des personnes, dignes de partager ses décisions puisqu’ils partagent ses expériences. Il ne pense ni n’agit cependant comme s’ils avaient l’expérience et les connaissances pour être déjà aussi habiles que lui: il les implique à leur mesure, sachant qu’ils ne peuvent ni ne veulent tout décider. Il joue son rôle de guide.

Il sait comment il apprend lui-même. Il lui est nécessaire, ou au moins bien utile, d’avoir envie d’apprendre pour s’y mettre; il se donne un temps d’expérimentation où il sait ne pas être encore très habile et accepte sa gaucherie. Il connaît la valeur de l’erreur, et les salutaires questions que l’échec apporte; il sait goûter le succès que son entêtement lui a mérité. Il ne croit pas qu’un enfant apprendra autrement; il cherche à provoquer le désir du savoir ou du savoir-faire en le plaçant dans des situations où ce sera d’évidence gratifiant de progresser.

Il connaît ses propres intérêts et sait qu’il ne se donne jamais autant à une tâche que si elle correspond à ce qu’il cherche, ce qu’il veut savoir et ce qu’il aime. Il cherche donc à accueillir les intérêts des enfants, à les y laisser travailler. Il s’efforce d’organiser avec eux le travail de telle manière qu’ils puissent trouver réponse à leur soif de savoir. Ses objectifs d’enseignant restent les siens; il essaie d’intégrer et d’ajuster les apprentissages qu’il sait utiles et veut faire réaliser, aux projets que vivent les enfants et d’en faire des conséquences naturelles.       

Il sait lui-même comme personne combien il est gratifiant d’être reconnu pour ce qu’on est et comme on est. Il s’efforce de reconnaître chez chacun des enfants avec qui il travaille une personne unique, particulière. Il met en place les outils nécessaires pour que cette personne trouve une manière d’exprimer son individualité. Il est le catalyseur de la communication de ces expressions personnelles dans le groupe.

Il connaît ses propres limites; il sait l’importance de pouvoir compter sur les autres pour combler ses lacunes, et combien les autres comptent sur ses propres habiletés pour pallier ce qui leur manque. Il s’efforce d’en faire ressortir l’évidence pour les enfants, en faisant connaître les talents de chacun, comme leurs besoins, afin qu’une coopération véritable s’installe dans le groupe et favorise les progrès de tous. Il connaît la richesse et la force d’un groupe où chaque personne est l’alliée des autres plutôt qu’un adversaire; il invite chacun à chercher à se dépasser plutôt qu’à faire sa place au détriment des autres.

Tel est l’éducateur Freinet. Il se questionne et agit. Il sent le mouvement de sa vie et se dirige activement vers son idéal. Il en témoigne par des actions concrètes, par lesquelles on le reconnaît.                                                                                                                                                                    

"Mais enfin, en quoi sont-ils différents des autres enseignants, les enseignants du Mouvement Freinet ?"

(extraits tirés d'un échange sur la liste Freinet@cru.fr)

Ils sont capables de se mettre à la place de l'enfant, c'est à dire de se souvenir de lorsqu'ils l'étaient eux-mêmes.

Alors ils croient que l'expression libre, la coopération, le tâtonnement expérimental qui sont pour eux-mêmes devenus des vécus dans lesquels ils s'épanouissent (se sentent exister, continuent d'apprendre) maintenant, sont aussi les principes de vie valables pour les enfants pour qu'ils grandissent d'une façon harmonieuse, avec le moins de souffrance possible.

De ce fait, ils transposent ces principes de façon humaniste à l'ensemble des êtres humains, en particulier les groupes non dominants (comme le sont les enfants). Avec cette conception, leur profession d'enseignant n'est pas seulement un métier, mais une OEUVRE DE VIE. Et les autres domaines de la vie dans lesquels ils ont quelque chose à dire, toujours dans cette conception humaniste, ils les investissent aussi avec les mêmes valeurs : engagements social, politique, syndical, associatif, artistique...

Ils sont parfois un peu découragés, car la tâche qu'ils se donnent ainsi est exaltante mais ... immense!

Nathalie Chaumeron

Pour moi un enseignant Freinet:

- éduque plus qu'il enseigne

- a des enfants, pas des élèves

- a un point de vue global sur l'éducation

- encourage, favorise, soutient l'expression des enfants

- ne sépare pas la question de l'éducation d'une vision de la société (politique)

- se met en jeu comme individu dans le groupe classe

- ne cherche pas à se conformer à des modèles tout faits

- utilise des techniques spécifiques Freinet ; parfois pas toutes, souvent diverses et pas toujours les mêmes (Texte libre, Conseil de classe, correspondance)...

Laurent OTT

Ils ne s'arrêtent pas au court terme, ils voient dans l'enfant le petit d'homme et cherchent ainsi à leur faire vivre quotidiennement ce qui colle le plus près à leur philosophie, à leur projet de société (cette utopie qui nous fait vivre, réfléchir, avancer...).

Ils cherchent, ils tâtonnent, les bonnes expériences n'étant que des avancées qui les remettent à chercher à tâtonner. Ils ne s'arrêtent jamais !

Ils privilégient l' "humain" cherchant à partager, communiquer...cherchant l'enrichissement individuel mais avec les autres, par les autres, pour les autres.

Ils respectent l'enfant, son histoire, son milieu, sa culture, ses savoirs.

Par leur organisation de classe, ils cherchent ainsi à lui donner du temps, de l'espace pour apprendre avec les autres mais aussi réaliser un projet personnel.

Ils savent changer de place : parfois à côté de l'enfant, parfois au milieu des enfants, parfois derrière, parfois devant.

Ils refusent la compétition, encourage l'entraide, la coopération.

Ils cogèrent avec les enfants projets, discipline... en mettant en place de nombreux moments de parole.

Comme les enfants, ils VIVENT vraiment leur temps en classe. Ce qui n'empêche personne de travailler beaucoup et d'avoir plein de projets.

Dans leur classe les enfants ne sont pas des objets à remplir, mais des acteurs et des co-acteurs.

Leur organisation de classe n'est pas figée ni dans l'année, ni d'une année sur l'autre.

Ils utilisent des techniques pour aider leur organisation, mais ce ne sont que des outils à disposition...

Catherine Chabrun

Ils regardent l'enfant en tant que personne et non objet à enseigner.

Ils écoutent les enfants et leurs propositions

Ils se remettent sans arrêt en questions soucieux du bien être des enfants.

Ils donnent la parole aux enfants acceptent les critiques

Ils essaient de donner les moyens aux enfants de construire leur citoyenneté.

Ils favorisent les situations d'entraide et d'échanges et de coopération.

Ils ne demandent pas à tous la même chose et permettent des chemins variés pour apprendre; ils utilisent pour ce faire différents outils.

Ils partent des enfants de leurs productions et non pas un chemin tracé d'avance.

Ils ouvrent la classe sur l'extérieur et favorisent les échanges avec d'autres classes.

Ils aiment les tâtonnement, la recherche et l'expression de enfants.

Ils font confiance aux enfants et admirent leurs trouvailles.

Ils aiment être en classe car il y a la vie.

Ils ont parfois des moments durs mais grâce à la coopération et les échanges avec d'autres enseignants Freinet, ils ne sont pas vaincus et cherchent comment améliorer la situation.

Marguerite Vigne

Les enseignants Freinet sont avant tout des citoyens impliqués à des degrés divers dans le monde où ils vivent, et qui, dans leur classe, à l'aide de techniques, d'organisations, d'outils essaient de transmettre leur réelle volonté de faire de leurs élèves des citoyens du monde. 

(TKL P...)

Pour ma part, la réponse est aussi simple qu'ambitieuse : Un instit se réclamant du mouvement Freinet est quelqu'un qui essaie de mettre en place une PEDAGOGIE REVOLUTIONNAIRE. On a trop perdu de vue que la PF est une pédagogie révolutionnaire depuis le début.

Révolution dans le domaine éducatif, mais aussi social, économique et politique. Je sais que le mot "révolution" paraîtra exagéré à certains, mais je n'en vois pas d'autre, même si notre "révolution" a tendance à ronronner parfois... Je sais aussi qu'il y faut un certain courage: le contrat d'un enseignant avec l'Éducation Nationale ne prévoit pas les "écarts", même si peu à peu il en vole les mots.

Un "instit Freinet" ne peut pas être "Freinet" que dans sa classe. S'il a remplacé le mot élève par le mot enfant, il a aussi remplacé le mot instit par le mot homme. Sinon, sa propre incohérence le détruirait.

PS : Ceci n'est pas synonyme de réussite obligatoire, ni de certitudes bien ancrées. Comme tout un chacun, je ne me lève pas tous les matins en me disant: " Tiens, aujourd'hui, je vais encore faire des citoyens du monde." 

Michel Barrios

Si tu savais, Monsieur Freinet, tous les bonheurs que je te dois. Tous ces instants du verbe APPRENDRE se mariant avec la vie, quand on conjugue DECOUVRIR avec AIMER et puis COMPRENDRE.

Ces moments indicibles où l'on ne baisse plus la tête, ni les bras, ni l'esprit. Dans une classe-liberté.

Quand les enfants vivent debout, c'est qu'on a fait du bon travail. Lent et profond et jubilant comme un sillon.

Et pourtant...

Si tu savais, Monsieur Freinet, combien de fois je t'ai trahi. Combien de fois j'ai dérivé sur le radeau de mes questions. De mes peurs, de mes doutes. De mon impuissance. Combien de fois je suis celui qui ne sait pas ouvrir les portes. Combien de fois je fais semblant.

Faut que tu saches, Célestin, que ton estrade de révolte, j'en finis pas de la casser. Ta hache avait un jour mis les choses à niveau et l'estrade à l'index. Mais elle repousse, elle est forêt. Elle continue à bourgeonner entre les lames du plancher. C'est que dehors elle prospère, cette estrade du chef, du plus fort, du plus haut, de celui qui décide. Trop de non-vie partout. Trop de manques, d'absences et bien trop de tempêtes. Trop d'enfants qui déjà savent plier l'échine. Ou qui hurlent au secours.

Tu vois, Monsieur Freinet, c'est toujours difficile. Ça demandera bien un autre centenaire pour que ta voix s'entende enfin...[..] 

Michel Barrios

Comment démarrer en Pédagogie Freinet ?

ou comment mettre en marche un système d'apprentissage dans lequel les enfants sont en grande partie moteurs des activités ?

Améliorez votre formation professionnelle (Soyez autodidactes) en vous pénétrant de l’esprit de cette pédagogie

·         par la participation à des stages, des journées d’initiation ou de perfectionnement, des réunions de confrontation de pratiques (celles des groupes départementaux, ...). Évitez d’être isolé.

·         par la visite de classes pratiquant cette pédagogie

·         par la lecture des ouvrages de base de Freinet et de l’ICEM (notamment "Une journée dans une classe coopérative" de René Laffitte, éditions Matrices)

·         par la lecture de dossiers, de la revue " le Nouvel Éducateur ", ...

·         par l’organisation d’une réunion dans sa propre classe : travail devant les collègues et discussion suivant ce travail.

CHANGEZ peu à peu D’ATTITUDE

La condition première, sans laquelle rien ne se fera, est un changement d’attitude du maître. Il ne doit pas être celui qui régente ou celui qui n’intervient pas. L’autoritarisme et le laxisme rendent impossible un véritable apprentissage de la liberté au sein d’un groupe coopératif.

Il doit être celui qui aide la classe à s’organiser en cellule vivante faisant coopérativement l’apprentissage de la responsabilité.

Ne jetez pas aux orties les "méthodes" existantes, mais sachez utiliser avec discernement les recettes didactiques qui peuvent être bénéfiques à l'enfant dans une situation d'apprentissage (que l'on voudrait) naturelle.

La pédagogie Freinet est une pédagogie d'interactions entre un groupe d'enfants et un groupe d'adultes.

Ne heurtez pas de front les parents, vos supérieurs hiérarchiques, vos collègues. Cherchez, au contraire, à gagner leur neutralité, si vous ne pouvez compter sur leur bienveillance ou, qui mieux est, sur leur aide. N’usez pas votre énergie nerveuse en de vaines polémiques. Agissez et réalisez.

MODIFIEZ LE MILIEU ÉDUCATIF

par la primauté de l’expression libre

par le respect des processus naturels (tâtonnement expérimental, méthodes naturelles, réseaux d’échanges de savoirs, ...)

par la confrontation entre création personnelle et réflexion critique du groupe

par une ouverture sur d’autres milieux.

Encore quelques conseils :

Avance progressivement, à un rythme tenant compte des réalités du milieu, confronte ton expérience à celle des autres, notamment pendant les réunions du Groupe Départemental, NE CRIE PAS SUR LES TOITS que tu vas faire de la pédagogie Freinet, essaie d’avoir la possibilité de contacter facilement quelqu’un pour te dépanner matériellement ou moralement, garde le plus possible de documents, de preuves de ton travail et de celui du groupe-classe.

N'oublie pas : la pédagogie Freinet offre aux enfants et aux jeunes:

Freinet disait : "Il n'y a jamais, à travers les prés comme au flanc des pentes une solution unique, un chemin exclusif..."

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