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"Écoles différentes"  

de Jean Michel Calvi

Voici le texte de l'intervention de Jean Michel Calvi faite dans le cadre du forum sur "les écoles différentes" lors du salon Primevère qui a eu lieu à Lyon le 27 février 1993, (Publié dans Freinésies No.41, mai-juin 1993)

Je voudrais d'abord faire deux remarques préliminaires:

Première remarque:

Le mouvement Freinet a toujours voulu évoluer dans l'Éducation Nationale et dans l'école publique. Le souci de ses membres a toujours été et est toujours d'être au service de l'école du peuple, formule qui sonne un peu vieillot de nos jours, mais qui a l'avantage de bien dire ce qu'elle veut dire: il n'est pas question pour nous de réserver notre pédagogie à ceux qui seraient suffisamment fortunés pour en bénéficier ou qui auraient déjà la chance de vivre dans une milieu ouvert, raisonnant et donc privilégié. D'autre part, nous défendons trop tous les avantages qu'apporte l'hétérogénéité pour vouloir la réduire déjà au départ quant à l'origine culturelle ou sociale des enfants. Il me semble également que l'école publique peut beaucoup mieux faire jouer à l'école son rôle au sein d'un village, d'un quartier, d'une ville: un lieu culturel ouvert à tous.

Deuxième remarque:

La pédagogie Freinet n'est pas un dogme immuable. Elle n'est pas issue de la cogitation pure d'un gourou pédagogique. Elle s'est bâtie sur la pratique, le tâtonnement, la coopération, et continue à le faire. Elle est donc toujours en mouvement. Cette pratique sert à tirer quelques théories pédagogiques et psychologiques qui sont continuellement mises à l'épreuve des faits.

Essayons maintenant de caractériser un peu ce qu'est la pédagogie Freinet

Faire de la pédagogie Freinet, c'est avant tout permettre l'expression libre des enfants, et donc de favoriser l'éclosion d'une espace temps ouvert donnant à l'enfant toutes les possibilités de communiquer avec lui-même, les autres, son environnement. Ce tâtonnement expérimental qu'est la communication va lui permettre de prendre possession, de manière autonome et en coopération avec les autres, des connaissances qui lui sont nécessaires, de se structurer psychologiquement et de se construire comme homme et citoyen de demain.

Donc, en gros, 4 mots-clés:

Expression libre, autonomie, tâtonnement expérimental et coopération.

Expression libre: C'est une notion fondamentale. L'enfant n'est pas un être nu. Son cerveau, et donc son inconscient, a déjà enregistré des milliers d'informations sur lui et ce qui l'entoure. Il a déjà réalisé des centaines d'expériences sur son fonctionnement et celui du monde. C'est une richesse formidable qui doit être reconnue et valorisée.

Expression libre, cela veut dire: j'exprime ce que je veux, quand je veux et de la façon que je veux.

Ce que je veux: aucune censure et assurance que cette expression, si l'enfant le veut, ne sort pas de la classe.

Quand je veux: l'organisation de la classe doit permettre le plus possible, en dehors des contraintes inhérentes à toute vie en collectivité, cette liberté de temps.

De la façon que je veux: par oral, par écrit, par le dessin, la peinture, la sculpture, la danse, le théâtre, etc…

Cela suppose donc une organisation spatiale et temporelle qui permette cela: C'est ce qu'on appelle souvent les ateliers permanents.

Cela suppose aussi des outils. Freinet a introduit l'imprimerie qui a permis de donner à la forme écrite de l'expression de chaque enfant une présentation lisible par tous et surtout de se multiplier à plusieurs exemplaires. Elle est remplacée le plus souvent maintenant par l'ordinateur, le traitement de texte, la P.A.O. et la photocopieuse. Cette expression libre demande donc une autre organisation de classe mais suppose aussi que l'enfant apprenne, petit à petit, à gérer son temps, ses activités d'une manière autonome. C'est le deuxième point: l'autonomie. Pour gérer son temps, c'est-à-dire pour choisir ce qu'il veut faire, il utilise le plus souvent ce qu'on appelle des plans de travail. Choisir ce qu'il veut faire, en fonction de lui bien sûr, mais aussi des autres, de ce qui s'est décidé aussi collectivement, des demandes qui peuvent venir d'ailleurs, de la vie qui s'écoule et dont la richesse doit apporter mille sollicitations. Mais l'autonomie, elle est aussi par rapport à l'acquisition de ce que l'on nomme les savoirs.

Celle-ci pose sans doute plus de problèmes à celui que l'on appelle l'enseignant. Il n'est plus celui qui détient le savoir et le divulgue généreusement à des ignares. C'est l'enfant, par son expression, et par la nécessité de la faire comprendre aux autres, qui va devoir acquérir d'une manière autonome, les règles communes à tous qui permettent aux différents langages (français oral ou écrit, mathématique, musical…) d'être compris. C'est en parlant, en écrivant et en lisant qu'on apprend à parler, à lire et à écrire.

Ces apprentissages autonomes se font le plus souvent par tâtonnement expérimental. C'est le troisième point. Cette idée de tâtonnement est intéressante parce qu'elle est corroborée par les découvertes sur le fonctionnement du cerveau. Ces milliers d'infos imprimées dans notre cerveau sont la matière de notre cerveau associatif qui les associe, les mélange, les malaxe. C'est le siège de notre imaginaire. Il émet alors sans cesse des hypothèses sur lui, les autres, le monde. Le tâtonnement expérimental, c'est confronter ces hypothèses à la réalité du monde ou à la vision qu'ont les autres de la réalité. C'est pourquoi je l'appelle la communication.

Elle est à la base de toute acquisition de savoir et de savoir-faire. D'où l'importance d'avoir une structure école qui permet à un maximum d'infos au sens large d'y pénétrer et d'en sortir, qui leur permet de circuler entre les éléments de cette structure (enfants, adultes, environnement), qui permet de vérifier toutes ses hypothèses (ateliers, sorties, visites…) et qui soit ouverte au monde environnant en constituant de multiples réseaux proches ou très éloignés (et les moyens modernes de communication permettent d'avoir des contacts très nombreux, divers et venant du monde entier).

Je parlais du rôle de l'enseignant tout à l'heure en disant qu'il ne doit pas être le dispensateur du savoir et le grand maître absolu de la formation des enfants. Dans ce domaine, il y a un élément d'une immense importance, toujours laissé sous silence ou ignoré, c'est le groupe et toutes les relations qui s'y instaurent. Il y faut sans doute une condition: que celui-ci soit restreint au point de vue du nombre par rapport à l'espace dont il dispose.

Ce groupe, nous le retrouvons dans le quatrième point: la coopération. Beaucoup diront que pour apprendre, un enfant doit être stimulé par rapport aux autres. Se rend-on compte comme cette idée de stimulation, qui en cache une autre, la compétition, gangrène depuis des millénaires les rapports des hommes entre eux et des nations entre elles? Un autre mode d'apprentissage est possible, nous venons de le décrire, et ceci dans la coopération, la solidarité, le sens du projet commun et de la résolution des problèmes de vie en société par la discussion, du respect de l'autre.

Là est la vraie formation du citoyen actif et de l'homme bâtisseur du monde de demain. L'enfant communique, il conquiert son autonomie, ses savoirs, se structure psychologiquement grâce aussi aux autres dans une structure dont il gère, avec les autres, l'évolution.

Pour finir, et j'espère que nous pourrons en parler plus longuement tout à l'heure, le lieu idéal pour réaliser pleinement cette pédagogie, c'est sans doute, à l'heure actuelle, l'École Rurale, non parce qu'elle est rurale, mais parce qu'elle est le plus souvent organisée en petites structures hétérogènes, proches du milieu de l'enfant, et dispose en général, de l'espace suffisant. Encore faut-il encore avoir, bien sûr, la volonté de l'ouvrir au monde. C'est une des raisons majeures pour laquelle il faut absolument empêcher la mort de cette École Rurale. Et toutes les grosses écoles de ville ou de banlieues qui, dans leur totalité, pratiquent la pédagogie Freinet, en viennent immanquablement à un fonctionnement en petites structures hétérogènes.

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